Le conflit israélo-palestinien vu d’Iran

Les positions radicales de l’Iran depuis 1979 sur l’illégitimité de l’Etat d’Israël, et par conséquence logique, sur le devoir de soutenir les palestiniens, laissent peu de place à l’idée d’une éventuelle sympathie d’une partie de la population iranienne pour la cause israélienne. La propagande anti-israélienne menée par l’Etat est telle qu’on envisage volontiers l’idée d’une population rangée derrière la politique extérieure héritée de Khomeyni. Les affiches présentant des drapeaux israéliens brûlés au nom de la paix, les débats télévisés, ou encore les propos tenus par le producteur de la fameuse série, dont nous avons parlé dans le précédent numéro, Madar Zefr taradjé, visent à distinguer antisémitisme et anti-sionisme, et à construire l’idée d’un génocide palestinien par les juifs sur le modèle du génocide juif par les nazis, pour mieux condamner le sionisme. Ce n’est pas sans raison que le héros de cette série est irano-palestinien : il porte tout le mérite de l’Iran d’avoir sauvé des milliers de juifs pendant le deuxième conflit mondial, en même temps qu’il incarne cette double identité qui pousse à l’assimilation : le bon iranien doit porter la cause palestinienne, et avec lui c’est l’image de l’homme juste qui sera opprimé que la société iranienne veut ériger. Toujours est-il, la question que nous nous sommes posée, et que nous avons posé sur place, à Téhéran, réside dans la réalité de cette position, et dans son éventuel partage par la population iranienne.

L’anti-sionisme comme ligne directrice de la politique extérieure iranienne trouve son ancrage officiel en 1979, et sa formulation dans les mots du guide spirituel Khomeyni. La révolution islamique ne concerne pas que l’Iran. L’idéologie khomeyniste implique clairement une perspective internationale, une vocation universelle, par l’établissement de liens entre les peuples, fondés sur la justice musulmane et la foi. Il faut cependant noter que les premiers prêches enflammés contre Israël naissent dès la création de l’Etat hébreux, bien avant l’avènement de la République islamiste. On sait pourtant les bons rapports qu’entretinrent très vite le Shah, à l’époque, et Israël, la création de cet Etat étant la suite logique, pour l’Iran, de la politique salutaire entreprise par les persans vis-à-vis des juifs pendant la seconde guerre mondiale. Ce rapport directement envisagé entre la Shoah et la création de l’Etat hébreux est d’ailleurs encore aujourd’hui bien ancré dans les esprits en Iran. La question de l’existence de l’idée sioniste bien avant la guerre de 39-45, n’a pas coutume d’être posée. L’émergence des mouvements anti-sionistes dès 1948 est coextensive à la naissance d’Israël : elle concerne le clergé chiite (plus largement musulman) parce qu’elle bouscule le concept islamique du Dar-el islam (littéralement : « demeure de l’Islam ») : les pays où l’islam domine, et dans lesquels les non-musulmans sont tolérés (le terme est différent de « respecter », le respect impliquant l’idée de pied d’égalité), à certaines conditions restrictives, et le dar-el-harb, la demeure de guerre, c’est-à-dire tous les autres pays gouvernés par des infidèles, selon les principes des infidèles, et qui doivent être combattus. On pourrait penser qu’Israël fait justement partie dans ce dar-el-harb, ceci répondrait effectivement aux perspectives guerrières de l’Iran sur l’Etat hébreux, mais selon les chiites, il n’en est pas ainsi : plus radicalement encore, c’est dans le Dar-el-islam qu’il faut ranger Israël, étant donné que l’Etat hébreux s’est créé sur une terre d’abord musulmane, d’un point de vue islamiste.
La population, elle, est généralement assez loin de ces considérations religieuses, surtout la population téhéranaise, mieux informée, plus moderne, dont une grande partie est plus aisée (nord de Téhéran), et a ainsi accès à des moyens d’information qui sortent des instruments étatiques : chaînes iraniennes de Los Angeles, chaînes américaines, programmes d’informations internationales en continu. Shamsi, institutrice de 42 ans résidant dans les quartiers chics de Téhéran, a répondu à notre interrogation sur la vision persane du conflit israélo-palestinien :

« c’est un scandale que la communauté internationale s’apitoie ainsi sur le sort d’un peuple dont les mères sont capables d’envoyer leurs propres enfants jeter des cailloux au soldats ! Comment une mère digne de ce nom, peut-elle ramasser l’instrument de la mort de son propre enfant, la lui donner, et l’envoyer à sa fin ? Nous ne sommes pas dupes des constructions médiatiques ; nous savons qu’un Etat dictatorial tend à s’accaparer le monopole de la vérité, à étouffer ce qui le dérange, à enfler ce qu’il tient pour vrai. Puis le fait de comprendre les choses telles sont nous conforte dans notre vision de la culture arabe, que nous ne tenons généralement pas en haute estime, nous les persans. »

La vérité a immigré avec les libertés iraniennes, la population la plus aisée en est bien consciente. Pour ce qui concerne les classes plus pauvres de la société iranienne, la lucidité sur la construction de la vérité aux couleurs d’idéologies islamistes est malheureusement beaucoup moins évidente : « ceux qui n’ont pas les autres chaînes que les chaînes de l’Etat ont tendance à se laisser berner, nous dit Shamsi. Et c’est à nous de faire le relais. Parfois j’ai l’impression que c’est peine perdue. Qu’ils sont endoctrinés comme s’ils avaient contracté une maladie incurable ». Une chose est du moins sure : quelle que soit la classe sociale à laquelle on appartient en Iran, ou le degré d’endoctrinement – moins effrayant toutefois que ce que les médias aiment nous laisser entendre – auquel on est malgré soi soumis, l’image de l’Arabe n’arrive pas à trouver la noblesse dont les perses colorent leur islam, et ne trouve de place favorable dans les engagements politiques iraniens que dans son rapport à Israël et à travers l’Etat hébreux, à l’occident.

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