L’Homosexualité en Iran : Interview de Shervin G. par Setâre Enayatzadeh

S.E. : Bonjour Shervin, pourriez-vous vous présenter, et expliquer pourquoi vous êtes venu me voir.

S.G. : Je m’appelle Shervin G., j’ai 24 ans. Je suis iranien. Je suis né à Shiraz, la ville des poètes et des fleurs. Je suis moi-même poète de façon non officielle. Sinon, je suis illustrateur. Je suis né dans une famille de commerçants. J’ai deux sœurs et un frère. Je suis l’avant dernier enfant. Je suis venu vous voir parce que je veux que vous parliez de mon crime. Ce que je suis est défini comme tel dans mon pays. Je veux savoir si, quand vous transmettez mes propos, les gens pose le même terme de crime et si ce mot les dérange.

S.E. : Avant de parler de votre crime, j’aimerais vous poser deux questions : d’abord pourquoi portez-vous des lunettes noires si vous êtes accepté dans ce pays, et qu’entendez-vous par « poète non officiel » ?

S.G. : Mes lunettes noires, je veux savoir si je les retirerai après notre entretien. On a tellement diaboliser ma façon d’être que j’en viens à me demander si je ne suis pas un monstre, alors même si je suis réfugié social ici, que j’ai un vrai statut, je ne parviens pas à savoir moi-même si j’ai le droit de m’accepter moi-même. Avant d’être ainsi désigné, je pensais qu’on était quelqu’un de bien du moment qu’on ne faisait de mal à personne, qu’on aidait son prochain.
Par « poète non officiel », j’entends que j’écris, que je suis édité en under ground, et que mes poèmes ont du succès. Un succès interdit en Iran, puisqu’on ne peut y parler des choses de la vie. J’aime parler de l’ivresse qu’occasionnent les parfums des cheveux au vent, de l’asphyxie que provoquent les effleurements, du souffle viscéral qu’on appelle courage et qui devient malheureusement un thème politique là-bas.

S.E. : Racontez-nous votre histoire. Toute votre histoire.

S.G. : Tout a commencé quand j’ai eu 16 ans. Vous savez, en Iran, les mœurs sont légères, même si on a du mal à le croire en occident. 16 ans, c’est l’âge où les garçons commencent à se vanter de leurs conquêtes et de leurs prouesses physiques. Moi, je restais loin de ça, écoeuré par ces propos que je jugeais dégradants. J’écrivais mes poèmes. Certains parlaient d’amour, et cet amour ne se portait pas sur des êtes définis, déterminables ou même sexués. C’était l’amour de la personne elle-même, pour elle-même. On se moquait de moi. Un autre garçon était dans mon cas. Isolé. Timide. Les garçons du quartier ont commencé à faire courir le bruit qu’il était homosexuel. Moi, avec ma silhouette athlétique, j’avais été épargné de ces propos. Un jour, Ali, un garçon du lycée, a coincé ce jeune garçon, Mohsen, dans une ruelle, et l’a menacé physiquement pour qu’il avoue son homosexualité. Je n’ai pas réfléchi. Je me suis jeté sur Ali pour le frapper de toutes mes forces. Plus mes coups fusaient, plus je me rendais compte que ma haine était anormale. Mohsen n’était plus présent dans mon esprit, c’était contre autre chose que je cognais. Ali s’est retrouvé à l’hôpital avec deux dents, une côte et le poignet gauche brisés. (rire) Je suis allé lui rendre visite. Je lui ai amené des douceurs et je l’ai remercié. Il n’a toujours pas compris pourquoi je l’ai remercié. Mais, grâce à lui, j’avais compris quelque chose. J’avais compris pourquoi, un jour, quand mon meilleur ami Reza m’a pris par les hanches pour m’éviter de mourir sous les roues d’une voiture alors que je traversais imprudemment, un frisson brûlant et glacé avait parcouru mon dos. J’avais compris aussi pourquoi un jour que je marchais sur Vali Asr, je souriais bêtement, extasié à la vu d’un homme qui achetait des fleurs. J’étais anormalement ému et cela me troublait.
Un soir, trop violemment peut-être, j’ai décidé de me rendre seul et honteux, dans un café dont on disait qu’il été réservé aux gays. Je m’essayais timidement seul à une table et commandait un jus de fruit. Assez rapidement, un homme beaucoup plus âgé que moi commença à me regarder et a me sourire. Nous avons ensuite longuement discuté. Les heures défilaient. Jamais je ne m’étais surpris dans la posture qu’on adopte pour essayer de plaire. Je ne suis pas rentré chez moi cette nuit là. J’ai appelé ma sœur pour rassurer ma famille prétextant que j’étais chez Reza. Je ne me suis jamais senti aussi « homme ». Et pourtant, suite à cette expérience, j’ai commencé à faire quelques recherches sur ce que je risquais dans mon pays. J’ai appris qu’en devenant femme, je n’aurai aucun problème. Et pourtant, je suis un homme, je me sens homme. Jamais je n’ai senti la moindre once de féminité en moi. Que faire ? Je décidai d’être heureux. De rester homme et fidèle à moi-même… et quelques temps plus tard, fidèle à Arash. Je l’ai rencontré à l’université. Nous sommes devenus très vite amis. Nous formions un trio de choc Reza, Arash et moi… jusqu’au jour où Reza m’a invité à boire un café. Il avait quelque chose à me dire. « Shervin, je suis ton meilleur ami et je ne te jugerai jamais. Cela fait 3 ans à présent que Darya – une très très belle fille – se meurt d’amour pour toi. Tout le monde le voit, sauf toi. Toi, tu ne vois que Arash. Tes yeux brillent et les siens aussi »
Deuxième révélation. Je devais me mentir à moi-même concernant mes sentiments pour Arash, simplement parce qu’une chance pour qu’il puisse lui aussi éprouver quelque chose me paraissait improbable. Reza est allé tenir le même discours à Arash. Il a pleuré parait-il. Pleuré de joie quand il a compris que ses sentiments étaient réciproque.
Nous avons vécu deux années d’amour vrai. De respect, de soutien. Jusqu’au jour où mon père a compris. Ma famille s’est scindée en deux : mon père d’un côté, ma mère et mes frères et sœurs de l’autre. Mon père me menaçait de me donner aux autorités si je ne quittais pas la maison. Alors j’ai décidé d’aller me réfugier chez Arash. Il est de Tabriz, sa famille est restée là-bas, alors il vit seul. Cela ne posait pas de problème. Je lui ai expliqué mon problème. J’avais peur pour moi autant que pour lui. Mon père ne m’a malheureusement pas donné une semaine de réflexion. Il m’a donné. Ma mère m’a prévenue avant qu’on vienne me chercher alors j’ai fui. Je suis d’abord allé en Turquie avant de me trouver en France. J’avais deux amies qui y vivaient pour leurs études. Elles m’ont recueilli. Pour protéger Arash, j’ai coupé les ponts. Je suis désormais réfugié social ici.

S.E. : Arash n’aurait pas été prêt à changer de sexe ?

S.G. : Non. Il est comme moi. Nous sommes très en accord avec notre virilité. Nous ne nous sentons pas femme. On s’aime c’est tout. D’ailleurs Arash est plus paradigmatique que moi à ce niveau là. Il aime les gens. Peu importe qu’il s’agisse d’un homme ou d’une femme. Il aime profondément la richesse intellectuelle, l’esprit, le charme, les voix, la particularité de chacun, peu importe le genre.

S.E. : Que risquiez-vous en Iran ?

S.G. : la torture, la flagellation publique et la pendaison. Le supplice peut durer longtemps. Récemment, deux jeunes dont un mineur, on été torturés pendant quatorze mois avant la pendaison. Si vous êtes un activiste gay, vous n’avez aucune chance de vous en sortir. J’ai un ami parfaitement hétéro qui soutenait la cause de gay. Il était très actif. Il a reçu le sort que reçoivent les homosexuels alors qu’il n’en était pas.

S.E. : Avez-vous peur ici ?

S.G. : Oui. Peur de me marier. Sait-on jamais. J’ai une pression parentale que me pousse au mariage pour une question d’honneur, et d’un autre côté que dirait la France de me voir me marier après avoir été décrété réfugié social pour les raisons que je vous ai dites ? Pire encore, comment retourner en Iran après cela ?

S.E. : Arash ne veut pas venir ?

S.G. : Il n’arrive pas à avoir de visa. J’espère qu’il pourra un jour. Plus pour lui que pour moi. Moi je ne vis qu’à moitié sans lui, mais ce qui compte c’est que lui puisse vivre pleinement.

S.E. : Ne trouvez-vous pas aberrant que l’homosexualité transformée en transsexualité puisse être permise en Iran ?

S.G. : Non. Pas quand on comprend leur façon de penser. En Iran, l’homosexualité est soit un vice, soit une maladie. C’est un vice quand c’est ponctuel. Vous êtes pris à vous adonner à une pratique homosexuelle, le tout arrosé d’alcool, dans un contexte un peu malsain. C’est un vice. Il faut être puni. Par contre, si avec la plus grande clairvoyance du monde, vous prenez ce « problème » à bras le corps. Que vous consultez… c’est que c’est une maladie. Que vous êtes malade de ne pas avoir reçu la bonne âme dans le bon corps.

S.E. : Dieu se serait trompé ? (rire)

S.G. : Dieu de serait trompé (éclats de rire). Moi, j’aurais été quelqu’un à abattre. Un véritable pervers puisque je me sens homme et que j’aime les hommes.

S.E. : Il y a une association pour la défense des homosexuels en Iran, qui a vu le jour en 2002, vous n’avez jamais voulu y participer ?

S.G. : Non, jamais. Je le regrette. Je pensais à une vie normale. Réussir mes études. Gagner ma vie. Vivre avec la personne que j’aime. Lui offrir des cadeaux. Le soutenir dans les moments difficiles. L’accompagner dans ses réussites. J’avais trop de mal à comprendre qu’on puisse me considérer comme un monstre alors que j’ai toujours essayé de faire le bien autour de moi. J’ai toujours défendu le faible. Je suis toujours venu en aide à mon prochain… J’avais du mal à réaliser.

S.E. : Je crois qu’il vous reste quelque chose à faire Shervin… non ?

Shervin enlève ses lunettes pour m’offrir un regard troublé par les larmes.

1 Comment

  1. très emouvant cet article qui montre un vrai témoignage sur la situation en Iran.
    J'avais zappé cet article dans mes lectures et je le regrette. Bravo Setâre et bon courage de tout coeur à Shervin!

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