L’Iran dans l’actuel chaos arabe : explications

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(manifestation du 14 février 2011/râh peimâi ye 25 bahman)

Une hécatombe. Voilà le terme qui semble le mieux définir les aspirations aux renversements politiques dans l’actualité du monde arabe. Après les scènes de liesses générées par le départ des présidents tunisien et égyptien, la Lybie se soulève ainsi que le Bahreïn et le Yémen. Les raisons de la colère ? Très grossièrement, cela pourrait se réduire à un habituel écart de richesse et de puissance entre une famille royale tentaculaire bien armée et un peuple qui commence à exploser face à cet écart. Pour ce qui concerne le Bahreïn, un autre paramètre est à considérer, ce qui doit d’ailleurs nous exhorter à ne pas ranger la colère de ce petit Etat de 678 km² avec celle de peuples victorieux face aux « présidences » à rallonge tunisienne ou égyptienne. Le Bahreïn, c’est aussi le théâtre d’un choc religieux mettant de l’huile sur les feux sociaux et politiques et attisant les positionnements des pays du Golfe… comme par exemple celui de l’Iran.

Souvenons-nous du sort du pouvoir iraqien après la chute de Saddam : les américains, en vue d’affaiblir le pouvoir, on généreusement offert la direction du pays aux chiites. Bahreïn fait partie de ces pays musulmans du Golfe qui comptent une minorité chiite redoutée. A considérer que les manifestants chiites du Bahreïn l’emportent, les Etats sunnites voisins de la péninsule comptant eux aussi une minorité chiite encourent le risque d’être confrontés aux mêmes problèmes de soulèvements. Cela pourrait, par exemple, être le cas en Arabie Saoudite où les chiites, pourtant minoritaires, sont très présents sur les régions pétrolières.

Les monarchies frémissent… il semblait évident, dans un tel contexte, que la République islamique rappelée à ses aspirations premières de diffusion révolutionnaire anti-impérialiste et antimonarchiste se réjouisse d’un tel embrasement. Seulement ce décalage entre la République islamique, fidèle à son identité politique, et les présentes aspirations du peuple iranien, fait de l’actualité iranienne une mascarade qui amuse toute la galerie internationale : d’un côté, un gouvernement iranien qui salue chaleureusement les victoires populaires du monde arabe sur leurs dirigeants, et de l’autre, une population qui profite des ivresses régionales pour manifester… et se confronter à une répression iranienne armée plus violente peut-être que dans les pays que le régime iranien a pourtant salués. Ce souffle démocratique qui embrase la population golfienne aura d’ailleurs un autre effet surprenant : USA et République islamique se soutiennent face à Manama, capitale bahreïni. La peur qui anime les dirigeants monarchistes a poussé les ministres des affaires étrangères des terres tremblantes à organiser une réunion extraordinaire dans la capitale bahreïnie, réunion ayant pour but principal l’officialisation d’une volonté de s’élever systématiquement devant toute éventuelle ingérence étrangère en soutien à la population rebelle. L’Iran était évidemment visé pour ce qui concerne toute éventuelle volonté d’aider les populations à un renversement en vue d’instaurer un régime théocratique, et avec l’Etat perse, étaient aussi visés l’occident et les Etats-Unis, dont on redoute une aide à la population en vue d’installer une démocratie à l’occidentale (et d’éventuels points d’ancrage facilitant l’accès au pétrole). Face aux déclarations des ministres des monarchies, l’Iran et les Etats-Unis répondent d’une même voix : le gouvernement iranien appelle le pouvoir bahreïni à « tenir compte des demandes de la population », et Barack Obama se déclare « opposé à l’usage de la violence par le gouvernement de Bahreïn ».

Alors il est vrai qu’il ne semblait pas si incohérent que les Etats-Unis se rangent du côté de manifestants muent par des aspirations démocratiques dont l’occident se fait généralement le défenseur, et ce malgré un lien indiscutable avec le pouvoir égyptien dans la région par exemple. Mais cela va plus loin, les Etats-unis pensent bien évidemment à leurs intérêts, et ceux-ci ne sauraient se reconnaître dans l’idée d’une OPA lancée par l’Iran sur le soulèvement bahreïni alors que le petit Etat abrite le siège de leur flotte et que certains de leurs bâtiments de mission y ont leur port d’attache.

Bahreïn, Tunisie, Egypte, même combat ? Non, absolument pas. Derrière les apparentes sympathies aux manifestants des uns et des autres se cache un épicentre géostratégique insoupçonné.

Au-delà de cela, les mouvements internes qui secouent l’Iran, sont-ils à comparer aux phénomènes qui agitent le monde arabe ? Non, évidemment. L’Iran se soulève depuis de nombreuses années, et de façon plus virulente et plus médiatisée, depuis la crise postélectorale de 2009. Les actuelles manifestations arabes ne sont pas un élément déclencheur ou générateur de lucidité, mais plutôt une brèche médiatique dont la population iranienne a eu l’intelligence de se servir. Si ce n’est idéologiquement pas comparable, pourquoi en parler ? Bien, parce que l’heure est grave pour le régime : les initiateurs verts dont les figures s’incarnent encore en Karoubi et Moussavi sont officiellement en résidence surveillée, les forces de répression déployées dans les rues, et une incapacité de l’Etat à répondre aux provocations récentes de Karoubi qui le défie de procéder à un procès public… et mieux, l’information circule depuis quelques heures : un papier aurait été signé par plusieurs dignitaires des forces Sepah déclarant qu’aucune réponse violente ne sera adressée aux futurs soulèvements populaires. Grande première ! Et ce même si les Sepah ne sont pas la seule force capable de réprimer les révoltes dans le sang, puisque le gouvernement peut encore compter sur le Bassidj… mais l’initiative n’est pas sans rappeler le rôle décisif de la position des armées égyptiennes dans le renversement du régime. Cela tombe, qui plus est, à quelques jours d’une grande manifestation prévue par le peuple iranien, et d’une grande contre-manifestation prévue par le gouvernement : « la manifestation de la haine ». Le pouvoir entend en quelque sorte punir le manque de discernement d’un peuple qui aura manifesté en faveur des aspirations démocratiques des égyptiens et non au nom d’une diffusion de l’idéologie sur laquelle repose l’actuel régime iranien. Suite à l’invasion des rues iraniennes par la population lundi dernier, les conservateurs ont tout bonnement exigé la pendaison pour Moussavi et Karoubi. Deux cent vingt-trois députés sur deux- cent quatre-vingt-dix ont signé un papier revendiquant le droit d’infliger « la plus sévère punition » aux deux hommes. Malheureusement ou heureusement, Larijani, président du parlement, a, comme à son habitude, hautement décrédibilisé les aspirations répressives du régime par sa sempiternelle et caricaturale litanie surréaliste : les manifestations du lundi étaient « des actions américano-sionistes antirévolutionnaires et antinationale ». L’Assemblée des experts, toujours prête à enfoncer plus encore Larijani dans son manque de crédibilité, a ajouté qu’il y avait un « devoir religieux, politique et révolutionnaire à défendre l’islam sacré ». Bref, la stratégie du régime s’ancre dans ses modes opératoires traditionnels : la répression. Mais jusqu’à quand ? Actuellement, la population attend avec impatience de savoir si un pas a réellement été fait avec cette signature de dignitaires du Sepah dont on guette l’officialisation. Si tel est effectivement le cas, le visage répressif du régime iranien aura réellement subit une transformation quasi-chirurgicale, et les espoirs de 2009 pourront ainsi se teinter à nouveau de crédibilité.

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