«En Iran, le choix des électeurs sera plus motivé par les questions économiques» Amélie Chelly pour El Watan

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Propos recueillis par Zine Cherfaoui

«En Iran, le choix des électeurs sera plus motivé par les questions économiques»

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le 02.04.17 | 12h00 Réagissez

Fixée au 19 mai prochain, l’élection présidentielle iranienne est en tête de liste des événements que le monde suivra avec grand intérêt. Hassan Rohani, l’actuel président de la République islamique d’Iran qui se représente pour un second mandat, y survivra-t-il ? L’arrivée au pouvoir de Donald Trump aux Etats-Unis ne risque-t-elle pas de servir d’argument aux conservateurs pour s’emparer du pouvoir et remettre en cause la politique d’ouverture enclenchée par Hassan Rohani ? Amélie Myriam Chelly, spécialiste du monde iranien et du chiisme et également chercheure associée à l’EHESS-CNRS, cerne les multiples enjeux de cette présidentielle. Considérée comme l’une des meilleures expertes de l’Iran, Amélie Myriam Chelly vient de consacrer un livre à la République islamique d’Iran, intitulé Iran :  autopsie du chiisme politique. Il sortira le 19 mai aux éditions du Cerf.

Dans un peu moins de deux mois, les Iraniens auront rendez-vous avec l’élection présidentielle. Le président modéré Hassan Rohani a annoncé qu’il allait être candidat à sa propre succession. A-t-il, selon vous, une chance de conserver son fauteuil face au candidat des ultraconservateurs du Front populaire des forces de la révolution islamique (Jamna)?

La République islamique, dès lors qu’elle s’est installée, institutionnalisée, qu’elle a solidifié son système, n’a connu que des exécutions de deux mandats consécutifs par chacun de ses présidents. En effet, hormis les deux premières années de la jeune République islamique au cours desquelles Abolhassan Bani Sadr a été destitué de ses fonctions de président de la République par l’ayatollah Khomeyni (juin 1981) au bout de seize mois de mandat, épisode qui a précédé une autre très courte présidence, celle de Mohammad Ali Rajai, élu en juillet 1981 et assassiné le mois suivant, le pouvoir exécutif de la République islamique d’Iran a connu plus de trente-cinq ans de stabilité.

Ali Khamenei, l’actuel guide suprême, a été président de la République de 1981 à 1989, Hashemi Rafsandjani, de 1989 à 1997, Mohammad Khatami de 1997 à 2005, et Mahmoud Ahmadinejad de 2005 à 2013. S’il me semble qu’on peut attribuer le constat de cette stabilité à une culture politique long-termiste (la durée étant volontiers associée à une noble magnanimité dans les mentalités iraniennes), d’autres éléments plus objectifs permettent de penser que l’actuel président, Hassan Rohani, pourrait être réélu.

Quels sont ces éléments objectifs ?

En dehors du constat du choix systématique de la réélection depuis plus de trois décennies en Iran, il faut porter notre attention sur le fait que le gouvernement du président Rohani avec les services de renseignement et les forces de sécurité ont justement pu garantir une sécurité à la population iranienne, malgré les tentatives de déstabilisation étrangères et le chaos au Moyen-Orient.

Par ailleurs, les élections législatives iraniennes de 2016 ont montré un soutien clair de la population en faveur des modérés, des accords sur le nucléaire et de l’ouverture. Ce thème était d’ailleurs le point central de la campagne de Hassan Rohani.

Pour ce qui concerne la question économique, il faut aussi admettre que l’administration Rohani est parvenue à abaisser l’inflation sous la barre des 10% en 2016, une première en 25 ans. N’oublions pas qu’en 2013, à l’heure de la prise des fonctions présidentielles, on observait 35% d’inflation. Il a aussi réussi à maintenir un taux de croissance positif autour de 4%, alors qu’en 2013, ce taux était négatif (-1,9%).

Les Iraniens ne ressentent pas encore les bénéfices des retombées économiques des accords de Vienne. Pour le moment, il ne s’agit que de grands investissements d’Etat dans le domaine énergétique et les infrastructures. Il subsiste toujours des problèmes d’accès au système bancaire international.

La population ne ressentant pas encore ces effets s’impatiente, mais cela ne saurait constituer une raison pour élire un conservateur : la population sait pertinemment qu’un pouvoir conservateur marquerait un potentiel retour à la fermeture et romprait peut-être avec tout espoir d’observer un jour les effets d’accords qui se trouveraient fragilisés.

Les Iraniens ont célébré, le mardi 21 mars, le Nouvel an perse. Une année qui sera celle de «l’économie et de la résistance». Tel a été le message du guide suprême l’ayatollah Khamenei. Ne s’agit-il pas là justement d’une sorte de consigne de votre en faveur du candidat de Jamna ?

Si l’Iran s’est inscrit dans un retour sur la scène économique internationale, cela ne signifie pas que le pays tend à se départir de l’image d’une identité théocratique et donc de sa rhétorique islamiste. Pour des questions liées à l’économie, au sport, à la politique sociale, le guide emploie forcément une rhétorique révolutionnaire, islamiste et idéologique, mais cela n’entre pas en contradiction avec la réalité du pragmatisme qui gouverne depuis bien longtemps le pays et ses rapports.

Les discours sont une vitrine identitaire. A titre d’exemple, par une fatwa en conformité avec les règles de l’islam, le guide a autorisé le clonage thérapeutique, ou encore proscrit l’utilisation d’armes nucléaires (n’oublions pas que l’Iran vise seulement le seuil critique).

Ainsi, la question du «eqtesade moghavemati», à savoir l’économie de la résistance, ne doit pas être entendue comme une exhortation à une sortie des perspectives économiques initiées sous la présidence de Rohani. Il s’agit d’une formulation aux contours idéologisés pour désigner l’effort à faire afin de permettre une bonne gestion de l’économie du pays. D’ailleurs, le président Hassan Rohani lui-même semble répondre favorablement à cet appel à l’économie de la résistance, notamment dans un discours qu’il a récemment prononcé devant la jeunesse de la province de Gilan (il y expliquait que la création d’emplois pour les jeunes était une priorité).

Croyez-vous que le discours musclé de la nouvelle Administration américaine à l’égard de Téhéran aura des incidences sur l’élection présidentielle iranienne ? Autrement dit, l’attitude agressive du président Trump vis-à-vis de l’Iran ne risque-t-elle pas de servir d’alibi aux conservateurs iraniens pour faire avorter toute politique d’ouverture ?

Il faut, en premier lieu, noter que du point de vue des dirigeants iraniens, peu de différences sont faites entre Donald Trump et Hillary Clinton. Ali Akbar Velayati, conseiller spécial du guide, avait déclaré durant la campagne américaine que Clinton incarnait une Amérique maquillée et Trump une Amérique démaquillée. Les Iraniens ont cependant bien relevé qu’au cours de sa campagne, Donald Trump avait admis que l’Iran, aux côtés de la Russie et de Bachar Al Assad, œuvrait efficacement contre les djihadistes de Daech, tout en reprochant à Barack Obama de ne pas lutter contre ces terroristes (et en insinuant que Clinton était à l’origine de la création de ce groupe).

Il faut aussi noter que l’ambassadrice américaine à l’ONU, Nikki Haley, a très récemment déclaré que le départ de Bachar Al Assad n’était plus une priorité, alors la précédente Administration américaine avait des positionnements qui allaient clairement à l’encontre des intérêts iraniens et syriens. Par ailleurs, nous sommes bien conscients qu’il est très difficile de connaître le fond de la pensée de Donald Trump, d’autant que son conseiller Steve Bannon est ouvertement anti-chinois, anti-Iraniens et que certains membres du Congrès républicain tiennent des propos bellicistes.

Si on ajoute à cela l’interdiction pour les ressortissants de six pays musulmans dont l’Iran d’entrer sur le territoire (alors qu’aucun Iranien n’a commis d’acte terrorisme sur le sol américain), force est d’admettre que la confiance des Iraniens à l’égard de Trump et de son gouvernement est entachée, mais il me semble peu pertinent d’envisager que l’arrivée de ce président au pouvoir puisse avoir une incidence sur les votes iraniens.

Le choix des électeurs sera surtout motivé par la question économique, les espoirs encore à nourrir d’éventuelles retombées positives de l’ouverture initiée, et surtout la volonté de se prémunir contre la perspective d’une confrontation militaire directe avec les Américains, perspective que la population iranienne imagine envisageable si un conservateur était au pouvoir. Cette dernière remarque est d’ailleurs encore à nuancer : nous savons très bien que la rhétorique d’un conservateur est forcément contre une politique d’ouverture, mais il ne faut pas se leurrer. N’oublions pas qu’ils sont la vitrine discursive identitaire de la République islamique.

En sous-texte, le pragmatisme est à l’œuvre et la preuve en est : si accords il y a eu, c’est avec l’aval du guide de la révolution. A titre d’exemple, Ali Akbar Salehi qui dirige l’organisation de l’énergie atomique d’Iran et qui a participé aux négociations sur le nucléaire, a déclaré, dans un discours enflammé devant le Parlement, en réponse aux conservateurs et aux détracteurs des accords de Vienne, que ces accords avaient été conclus dans le cadre imposé par le Nezam, c’est-à-dire par le système de la République islamique, et donc par le guide, invitant ainsi les députés à voter le projet de loi de ratification.

Conclu en juillet 2015 par l’Iran et le groupe 5+1 (Etats-Unis, France, Royaume-Uni, Chine, Russie et Allemagne), l’accord sur le nucléaire garantit la nature pacifique du programme nucléaire, en échange de la levée progressive des sanctions internationales contre Téhéran. D’après-vous, le président Trump remettra-t-il en cause cet accord obtenu après d’âpres négociations ?

Bien que le secrétaire d’Etat John Kerry a joué un rôle crucial dans la négociation et la conclusion des accords de Vienne, cet accord sur le nucléaire iranien n’est pas un traité bilatéral entre l’Iran et les USA, mais un accord multilatéral avec l’ensemble des cinq membres permanents du Conseil de sécurité, auxquels s’ajoutent l’Allemagne et l’UE, tout cela sous la supervision de l’AIEA. Une rupture unilatérale américaine serait une violation du droit international, ainsi qu’une déclaration de guerre commerciale avec la Russie et la Chine.

Il faut se rappeler qu’une semaine après son entrée en fonction, Donald Trump, dans une déclaration conjointe avec le roi d’Arabie saoudite a appelé au strict respect des accords sur le nucléaire par l’Iran (jusqu’ici, tous les rapport émis par l’AIEA prouvaient un strict respect de la contrepartie iranienne), alors qu’il avait promis durant sa campagne électorale de déchirer les accords une fois à la Maison-Blanche.

Donald Trump peut au mieux, et ce, sous l’influence de l’Arabie Saoudite, de Benyamin Netanyahou et des néo-conservateurs du Congrès et de la Chambre des représentants, tenter de saper l’application des accords par la prise de mesures coercitives en matière bancaire et commerciale. Cependant, il faut noter que même une telle initiative de sa part serait en contradiction avec ses promesses de campagne de créer des emplois ; en effet, comment pourrait-il, au moment où près de 45 millions d’Américains vivent grâce au programme de bons alimentaires (le Food Stamp Program) annoncer à son électorat qu’il priverait Boeing de plusieurs milliards de dollars de bénéfices ?

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