Quand le New York Times conseille à Trump de soutenir Daech

article de Maxime Chaix consulté sur : https://www.contrepoints.org/2017/04/16/286789-new-york-times-conseille-a-trump-de-soutenir-daech

Mais pourquoi le célèbre éditorialiste du New York Times Thomas Friedman, triple lauréat du prix Pulitzer, a-t-il récemment conseillé à l’administration Trump de soutenir militairement Daech en Syrie ?

Triple lauréat du prix Pulitzer, le célèbre éditorialiste du New York TimesThomas Friedman a récemment conseillé à l’administration Trump de soutenir militairement Daech en Syrie, tout en luttant contre cette même organisation terroriste en Irak. Une politique aussi contradictoire et dangereuse permettrait selon lui d’« imposer suffisamment de pression sur Assad, la Russie, l’Iran et le Hezbollah » pour qu’ils acceptent de négocier le départ du Président syrien.

Au début de cette tribune, intitulée « Pourquoi Trump combat-il l’EI en Syrie ? », Thomas Friedman opère une distinction pour le moins hasardeuse entre ce qu’il décrit comme le « Daech territorial », qui s’étend de l’Irak à la Syrie, et le « Daech virtuel », qui mobilise ses recrues via le cyberespace. D’après lui, ce dernier élément est « satanique, cruel et amorphe ; il dissémine son idéologie grâce à Internet. Il endoctrine des adeptes en Europe et dans le monde musulman (…) [, et il constitue] la première menace qui pèse sur [le monde occidental]. »

SOUTENIR DAECH, UN CONSEIL PLEIN DE CONTRADICTIONS

Ayant comme principal objectif de vaincre Bachar el-Assad et ses soutiens, le « Daech territorial » est au contraire perçu par Friedman comme un atout stratégique pour les États-Unis et leurs alliés. D’après lui, sa défaite militaire en Irak et en Syrie entraînerait une multiplication des attentats du « Daech virtuel » en Occident et ailleurs, dans le but de compenser la disparition du « califat » d’Abou Bakr al-Baghdadi.

En d’autres termes, Thomas Friedman considère les attentats antioccidentaux de l’EI comme une menace vitale pour notre civilisation, tout en conseillant à Donald Trump d’épargner et même de soutenir militairement cette organisation en Syrie pour vaincre el-Assad et ses alliés.

Focalisé sur le « terrorisme d’opportunité » induit par le « Daech virtuel », il semble oublier que des attaques majeures contre les populations occidentales ont été fomentées dans les territoires du « califat », à l’instar des attentats du 13 novembre. Il paraît donc illusoire de différencier les éléments d’un même réseau en fonction de leur mode opératoire et des pays ciblés.

Dans tous les cas, en préconisant une telle politique, cet influent éditorialiste du Times semble considérer que les exactions de Daech sont acceptables lorsqu’elles sont commises dans des nations jugées hostiles par le gouvernement américain et ses alliés.

Il incite donc Donald Trump à être « lui-même » – un personnage qu’il décrit comme « totalement cynique et imprévisible » –, exhortant le Président américain à « laisser Daech être le casse-tête d’Assad, de l’Iran, du Hezbollah et de la Russie – de la même manière que nous avons encouragé les moudjahidines à saigner les troupes soviétiques en Afghanistan » dans les années 1980.

Cette comparaison historique nous permet de comprendre à quels « rebelles anti-Assad » Friedman recommande de transférer « suffisamment de missiles antichars et antiaériens pour menacer les hélicoptères et les avions de chasse utilisés par la Russie, l’Iran, le Hezbollah et la Syrie, et saigner leurs forces – du moins jusqu’à ce qu’ils acceptent d’ouvrir des négociations. Cela me convient totalement. »

Faisant écho aux menaces antirusses d’un ancien chef de la CIA, ou à celles du directeur national du Renseignement sous la présidence Obama, cette tribune particulièrement revancharde et agressive reflète-t-il pour autant l’état d’esprit des faucons de Washington ?

QUAND L’EI ÉTAIT « UN ATOUT STRATÉGIQUE »

Selon le journaliste Max Blumenthal, « Friedman se fait sans aucun doute le porte-voix des radicaux au sein de l’État de sécurité nationale [américain]. Ces derniers avaient déjà défendu le même type d’arguments » pour inciter Obama à soutenir d’autres groupes jihadistes anti-Assad, tels que Ahrar al-Sham ou le Front al-Nosra, la branche syrienne d’al-Qaïda. Or – et sauf erreur de ma part –, une préconisation d’appui militaire en faveur de l’« État Islamique » en Syrie n’avait jamais été formulée par une personnalité d’une telle importance dans le débat public américain, du moins avec des arguments aussi clairs et explicites.

Si elle peut paraître surprenante, voire choquante, cette recommandation n’est absolument pas illogique au regard de la politique étrangère américaine récemment imposée au Moyen-Orient. En effet, comme je l’ai défendu en interrogeant l’expert britannique Christopher Davidson, l’EI était manifestement considéré par l’administration Obama comme un « atout stratégique indirect », qui fut officieusement soutenu par la CIA et ses partenaires en Syrie dès janvier 2012, puis « contenu » et opportunément protégé des frappes russes, syriennes et iraniennes par le Pentagone et ses alliés à partir d’août 2014.

Que l’on adhère ou pas à cette analyse, ce statut d’« atout stratégique indirect » fut confirmé par John Kerry lors d’une discussion privée avec des représentants de l’opposition syrienne, qui avait été partialement dévoilée par le New York Times. Durant cette conversation, le secrétaire d’État affirma que les États-Unis « observaient de près » la montée en puissance de Daech en Syrie. Selon lui, la menace que représentait cette organisation était susceptible de contraindre Bachar el-Assad à négocier sa capitulation – une issue que la Russie empêcha en intervenant directement dans ce conflit à partir de septembre 2015, si l’on en croit John Kerry lui-même.

Visiblement, Thomas Friedman est un fervent défenseur de cette instrumentalisation de Daech contre Bachar el-Assad et ses soutiens étrangers, une politique si inavouable pour les autorités américaines qu’elle fut sous-traitée en toute connaissance de cause à leurs alliés turcs et pétromonarchiques. Confirmant maladroitement que le Pentagone et ses partenaires ne combattaient pas réellement l’« État Islamique » en Syrie sous la présidence Obama, cette tribune de Friedman semble refléter la colère des faucons américains face à un potentiel revirement stratégique sous la présidence Trump, qui se traduit malheureusement par un lourd bilan humain dans les zones occupées par Daech.

Tandis que les États-Unis avaient attendu une décennie pour bombarder les ex-« combattants de la liberté » de la CIA en Afghanistan – déclenchant la plus longue guerre de leur histoire –, il semblerait que les forces américaines soient d’ores et déjà mobilisées dans la lutte contre leurs « rebelles modérés » depuis l’investiture de Donald Trump.

Comme dans chaque conflit de ce genre, au cours desquels une puissante armée frappe des guérilleros prêts à mourir pour défendre leur cause, les seuls réels vainqueurs de ce cercle vicieux sont (et resteront) les multinationales de l’armement, dont les valeurs boursières ont littéralement doublé depuis 2014 grâce à « l’“instabilité [au Moyen-Orient]” et aux opportunités d’affaires correspondantes », d’après le PDG de Lockheed Martin.

Ainsi, que Daech soit un « ennemi » ou un « atout stratégique » pour les États-Unis et leurs alliés, il est assurément une « menace » lucrative pour les années à venir.

L’article du NY Times, consulté sur https://www.nytimes.com/2017/04/12/opinion/why-is-trump-fighting-isis-in-syria.html?_r=0 :

Why Is Trump Fighting ISIS in Syria?

Thomas L. Friedman

The Trump foreign policy team has been all over the map on what to do next in Syria — topple the regime, intensify aid to rebels, respond to any new attacks on innocent civilians. But when pressed, there is one idea everyone on the team seems to agree on: “The defeat of ISIS,” as Secretary of State Rex Tillerson put it.

Well, let me add to their confusion by asking just one question: Why?

Why should our goal right now be to defeat the Islamic State in Syria? Of course, ISIS is detestable and needs to be eradicated. But is it really in our interest to be focusing solely on defeating ISIS in Syria right now?

Let’s go through the logic: There are actually two ISIS manifestations.

One is “virtual ISIS.” It is satanic, cruel and amorphous; it disseminates its ideology through the internet. It has adherents across Europe and the Muslim world. In my opinion, that ISIS is the primary threat to us, because it has found ways to deftly pump out Sunni jihadist ideology that inspires and gives permission to those Muslims on the fringes of society who feel humiliated — from London to Paris to Cairo — to recover their dignity via headline-grabbing murders of innocents.

The other incarnation is “territorial ISIS.” It still controls pockets in western Iraq and larger sectors of Syria. Its goal is to defeat Bashar al-Assad’s regime in Syria — plus its Russian, Iranian and Hezbollah allies — and to defeat the pro-Iranian Shiite regime in Iraq, replacing both with a caliphate.

Challenge No. 1: Not only will virtual ISIS, which has nodes all over the world, not go away even if territorial ISIS is defeated, I believe virtual ISIS will become yet more virulent to disguise the fact that it has lost the territorial caliphate to its archenemies: Shiite Iran, Hezbollah, pro-Shiite militias in Iraq, the pro-Shiite Assad regime in Damascus and Russia, not to mention America.

Challenge No. 2: America’s goal in Syria is to create enough pressure on Assad, Russia, Iran and Hezbollah so they will negotiate a power-sharing accord with moderate Sunni Muslims that would also ease Assad out of power. One way to do that would be for NATO to create a no-fly safe zone around Idlib Province, where many of the anti-Assad rebels have gathered and where Assad recently dropped his poison gas on civilians. But Congress and the U.S. public are clearly wary of that.

So what else could we do? We could dramatically increase our military aid to anti-Assad rebels, giving them sufficient anti-tank and antiaircraft missiles to threaten Russian, Iranian, Hezbollah and Syrian helicopters and fighter jets and make them bleed, maybe enough to want to open negotiations. Fine with me.

What else? We could simply back off fighting territorial ISIS in Syria and make it entirely a problem for Iran, Russia, Hezbollah and Assad. After all, they’re the ones overextended in Syria, not us. Make them fight a two-front war — the moderate rebels on one side and ISIS on the other. If we defeat territorial ISIS in Syria now, we will only reduce the pressure on Assad, Iran, Russia and Hezbollah and enable them to devote all their resources to crushing the last moderate rebels in Idlib, not sharing power with them.

I don’t get it. President Trump is offering to defeat ISIS in Syria for free — and then pivot to strengthening the moderate anti-Assad rebels. Why? When was the last time Trump did anything for free? When was the last real estate deal Trump did where he volunteered to clean up a toxic waste dump — for free — before he negotiated with the owner on the price of the golf course next door?

This is a time for Trump to be Trump — utterly cynical and unpredictable. ISIS right now is the biggest threat to Iran, Hezbollah, Russia and pro-Shiite Iranian militias — because ISIS is a Sunni terrorist group that plays as dirty as Iran and Russia.

Trump should want to defeat ISIS in Iraq. But in Syria? Not for free, not now. In Syria, Trump should let ISIS be Assad’s, Iran’s, Hezbollah’s and Russia’s headache — the same way we encouraged the mujahedeen fighters to bleed Russia in Afghanistan.

Yes, in the long run we want to crush ISIS everywhere, but the only way to crush ISIS and keep it crushed on the ground is if we have moderate Sunnis in Syria and Iraq able and willing to replace it. And those will only emerge if there are real power-sharing deals in Syria and Iraq — and that will only happen if Assad, Russia, Iran and Hezbollah feel pressured to share power.

And while I am at it, where is Trump’s Twitter feed when we need it? He should be tweeting every day this message: “Russia, Iran and Hezbollah have become the protectors of a Syrian regime that uses poison gas on babies! Babies! Russia, Iran, Hezbollah, Assad — poison gas enablers. Sad.”

Do not let them off the hook! We need to make them own what they’ve become — enablers of a Syria that uses poison gas on children. Believe it or not, they won’t like being labeled that way. Trump needs to use his global Twitter feed strategically. Barack Obama never played this card. Trump needs to slam it down every day. It creates leverage.

Syria is not a knitting circle. Everyone there plays dirty, deviously and without mercy. Where’s that Trump when we need him?

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