Iran : le pragmatisme est désormais à l’oeuvre – Valeurs A. – 20 juillet 2017

©Mesut Alp
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Article d’Amélie M. Chelly

Le mercredi 7 juin, deux attentats touchaient Téhéran. Dans les premières heures, alors que Daesh n’avait pas encore revendiqué les attaques à travers son média Amaq, beaucoup d’iraniens et d’analystes se posaient la question de savoir si elles étaient le fait des moudjahiddin-e khalq (le « combattants du peuple »), un mouvement islamique d’extrême gauche qui, dans les années 1980-90 s’attaquaient traditionnellement aux institutions et aux symboles de l’appareil d’Etat. Daesh, au Moyen-Orient, cible des marchés, des mariages, des enterrements, des mosquées, des cars menant des fidèles sur des lieux de recueillement. En Occident, les cibles de l’EI sont des lieux de divertissement, des salles de concert, des cafés, ou encore des représentants de l’ordre, des policiers, des militaires, etc. L’Iran n’a pas été logé à la même enseigne : la population a moins été visée que son appareil étatique avec la prise d’otages au Parlement, et son fondement idéologique avec l’attentat au mausolée de l’Imam Khomeyni, théoricien du velayat-e faqih (modèle théocratique de « la tutelle du juriste-théologien sur lequel repose la République islamique) et architecte de la République islamique née en 1979.

C’est dans un contexte de montées de tensions dans la région que ces attentats ont été menés : le Qatar, se rapprochant de l’Iran, a vu ses liens diplomatiques rompus avec l’Arabie Saoudite, le Bahreïn, l’Egypte et les Emirats. L’Arabie Saoudite a voulu punir un rapprochement Qatari avec une République islamique qu’elle a menacé à plusieurs reprises de subir l’importation d’une guerre à l’intérieur de ses frontières. Dans l’esprit des iraniens, le lien entre ces intimidations et les menaces communiquées par Daech sur une vidéo en persan au mois de mars 2017 est clairement établi : le jour même des attentats, les gardiens de la Révolution en Iran promettaient officiellement de venger leurs morts, et la monarchie wahabite était toute désignée. L’Arabie Saoudite et l’Iran se disputent de façon complexe un rayonnement et une influence dans la région. Un retour plus visible de l’Iran sur la scène stratégico-économique internationale effraie les saoudiens, d’autant plus que la politique étrangère semble avoir, avec la réélection de Hassan Rohani, assis l’adoption d’un langage de négociation au détriment d’une rhétorique purement idéologique. Réélire Rohani, c’était affirmer la volonté populaire d’avoir, à la tête d’une partie du pouvoir exécutif, un véritable homme politique (certes enturbanné), et non un idéologue.

La réélection de Hassan Rohani a confirmé les aspirations iraniennes à l’ouverture, au dialogue, à la coïncidence avec les réalités diplomatiques, politiques et économiques internationales. Jusque-là, l’Iran était soumis à des sanctions liées aux droits de l’homme et au terrorisme (Hezbollah), au programme nucléaire, et à son programme de missiles balistiques. A ce jour, l’Iran montre la plus blanche de ses pattes, tant sur la question nucléaire que sur des questions relatives aux droits de l’homme : les rapports de l’AIEA (agence internationale de l’énergie atomique) saluent le respect de la contrepartie iranienne, les députés iraniens parlent par exemple de trouver un moyen pour ne plus figurer en haut du palmarès mondial des condamnations à mort en préférant l’incarcération pour tous les délits liés aux trafics de stupéfiants (ce qui représentait plus des trois quarts des condamnations à mort). Cette évolution de la ligne de conduite politique n’est-elle que l’apanage d’une suffocation économique qui ne verrait rien d’autre que l’option de la voie de l’ouverture initiée par Hassan Rohani ou assistons-nous à une transition sincère et factuelle des mentalités ?

Un peu des deux, répondrions-nous. Il est évident que les préoccupations économiques ont motivé une mobilisation en faveur des modérés, mais force est aussi de constater que le discours des politiques les plus enclins à l’ouverture est aussi l’expression de ce à quoi aspire la population. Cette dernière ne s’est pas arrêtée à l’élection d’un modéré à la présidence (soit dit en passant, même le bureau de vote réservés au hauts dignitaires religieux du centre théologique de Qom a officiellement été en faveur de Hassan Rohani, 151 voies contre 131). Les élections municipales qui ont eu lieu le même jour que les présidentielles, ont bien assis la majorité modérée. On aurait pu penser que les positionnements américains symboliquement exprimés pendant les élections iraniennes depuis Riyad, en faveur d’un isolement de l’Iran, puissent pousser la population iranienne à voter pour des conservateurs dont la rhétorique met en garde contre une Amérique imprévisible en laquelle on ne saurait faire confiance. Du tout. Les vingt-et-un sièges du conseil municipal de Téhéran ont été raflés par les réformateurs et les politiques favorables à l’ouverture, Mashhad, fief traditionnel du conservatisme, est passé aux mains des modérés, les municipalités se féminisent, comme au Baloutchistan, ou encore à Ardebil.

Changement révolutionnaire ? Non. Profond ? Oui, de toute évidence. Les élus sont des personnes du système (mais aussi d’une société civile qui comprend qu’elle doit s’exprimer par le système). La République islamique est toujours bien en place. Pour cette raison, la rhétorique des discours politiques garde une teinte encore théologico-religieuse. Le guide emploie l’expression d’« économie de la résistance », par exemple, pour simplement parler des mesures à prendre en faveur d’une augmentation du pouvoir d’achat. Les 1636 candidats aux présidentielles ont dû prouver, devant le conseil des gardiens de la Constitution qui n’a retenu que six de ces candidatures, que leurs aspirations étaient bien conformes au modèle théocratique en place. Mais à l’intérieur même des rouages de la République islamique (rouages qui ont d’ailleurs invalidé la candidature de l’ancien président Mahmoud Ahmadinejad à ces présidentielles), le pragmatisme est désormais à l’œuvre, et il ne saurait faire l’économie de l’adoption de la négociation comme langage politique.

Est-ce dans ce giron là qu’il faut entendre l’idée d’une « sécularisation » de la théocratie ? L’idée peut paraître surprenante. En effet, comment associer les termes « théocratie » et « sécularisation » ? En effet, si nous considérons ce dernier terme dans son sens occidental, il faut entendre une séparation du religieux et du politique, séparation qui s’accompagnera d’un effacement du religieux de la sphère publique. Impensable dans un cadre théocratique. Mais il est un autre sens que l’Iran, laboratoire du Moyen-Orient, dessine depuis des décennies : l’instauration du régime des mollahs a imposé une lecture de l’islam chiite, et ce faisant, a pris, politiquement, toutes les mesures pour que les promesses religieuses puissent trouver un ancrage dans le siècle : l’abondance du paradis auquel le martyr est promis dans la religion traditionnelle trouvait par exemple une forme séculière dans la création de fondations destinées à garantir cette abondance, en ce bas-monde, pour les familles de martyrs. La figure religieuse de l’Imam, centrale dans le chiisme (puisque rappelons-le, les chiites duodécimains croient en une continuité de la révélation du prophète Mohammad dans la parole des douze Imams infaillibles inspirés par Dieu), trouve une incarnation dans le guide de la Révolution, l’Ayatollah Khomeyni, symboliquement appelé « Imam Khomeyni ». L’idéal théocratique de la République islamique à ses jeunes heures se confondait même dans la volonté de reconstituer l’umma, la communauté islamique n’admettant pas de frontières, mais bien vite, les réalités internationales ont rattrapé les aspirations du jeune régime : la guerre Iran-Iraq a forcé les discours à utiliser le terme de « nation », rompant avec le rêve d’umma, puis l’institutionnalisation a rapidement été investie par la corruption ou les arrangements qui caractérisent n’importe quel modèle politique. En d’autres termes, l’échec d’un îlot « licite » dans un monde corrompu a rapidement été constaté, tant par une large partie de la population qui rejette désormais l’islam politique que par nombre d’architectes de la République islamique même. Les débats autour de la place de l’islam par rapport au politique existent depuis des décennies en Iran. C’est ici qu’il faut chercher cette aspiration à la sécularisation. Nombre de théoriciens, comme par exemple Abdolkarim Soroush, envisage le fait que, pour ne pas avoir à importer le modèle séculier occidental, modèle qui ne saurait coïncider avec les mentalités ou l’âme de l’Iran, l’expérience théocratique pourrait considérer rationnellement les normes islamiques. En d’autres termes, les trente-huit années de chiisme politique en Iran pourraient, progressivement, faire se parler des normes issues de la religion et des normes qui seraient seulement établie par la raison. Mettre ces deux types de normes au même niveau pour les comparer, reviendrait à désacraliser les normes islamiques considérées, et donc procéder, sans le savoir peut-être, à une sécularisation « à l’iranienne ».

L’ouverture des discours en Iran, l’assouplissement progressif de la rhétorique permettrait d’envisager ce processus-là, celui qui permettrait, à terme, un pluralisme qui ne serait pas calqué sur le modèle occidental, mais qui permettrait le dialogue et l’échange avec l’Occident. En d’autres termes, la réélection de Hassan Rohani ne marque pas l’avènement d’une volonté nouvelle de négocier – négociation il y a depuis longtemps – mais de l’adoption nouvelle d’un langage de négociation. L’Iran revient sur la scène internationale visiblement, comme avec la signature d’accords, mais aussi essentiellement, en ne faisant plus fi, dans les discours, des réalités stratégiques et économiques internationales.

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