RADICALISATION : Trouver la puissance dans l’impuissance parentale

©Mesut Alp
©Mesut Alp

Tous les profils de radicalisés ne répondent pas à cette volonté de trouver la puissance dans le fait de générer, par le départ en Syrie, l’impuissance parentale. En effet, dans nombres de propos recueillis ou de témoignages analysés, force est de constater que la grande majorité des radicalisés ayant caressé ou concrétisé le projet d’un départ en Etat islamique étaient soit dans le « classement » de leurs parents dans une catégorie « kofar » (mécréant) dont la nature même justifiait l’éloignement sans forcément rechercher à provoquer une situation d’impuissance, soit dans un état d’esprit salutaire (« si je tombe en martyr, ma famille ira au paradis »), soit dans le déchirement, la cellule parentale constituant bien souvent l’ultime bastion de l’ancienne vie, celle désignée comme mécréante, mais incarnant néanmoins un repère et la base fondamentale de ce qui se présentait, jusqu’alors, comme un modèle de réconfort. C’est d’ailleurs pour cette dernière raison, que la structure de la fratrie est souvent centrale dans les phénomènes de radicalisation, car au-delà de l’influence liée à la proximité et à la confiance au sein d’une fratrie, partir entre frères et sœurs de sang permet de n’avoir pas à gérer la douloureuse rupture avec le premier modèle de réconfort dans sa globalité. Néanmoins, comme nous l’avancions, une minorité de radicalisés voit dans le départ un moyen de tirer une puissance dont ils auraient toujours manqué de l’impuissance de parents qui, restés sur les territoires européens, ne savent comment faire en sorte de voir leurs enfants revenir de Syrie ou d’Irak. Cette volonté de puissance par l’impuissance parentale trouve deux voies d’expression : elle nait chez certains sujets radicalisés qui se sentent incompris du monde et à plus forte raison de ceux qui devraient les comprendre mieux que quiconque, à savoir les parents. Elle peut naître encore dans des environnements familiaux au sein desquels l’autorité parentale est perçue comme écrasante par l’enfant, trop forte pour permettre un épanouissement normal. En d’autres termes, les discours des sujets radicalisés mettant en perspective cette recherche de puissance par l’impuissance des proches opposent un départ-vengeance à deux types de représentations de la figure parentale : celle du « je n’ai rien vu venir » (termes du parent du sujet se sentant incompris) et celle du « je n’ai rien voulu savoir » (termes du parent du sujet se sentant écrasé par l’autorité). Le premier « groupe » veut inconsciemment faire entendre son impuissance-désespoir que ses parents n’ont pas su pallier par l’impuissance à laquelle il les confronte désormais, le second veut venger son impuissance-irréalisation en provoquant une impuissance du même acabit : l’incapacité à agir. Il s’agit d’un accomplissement affectif sur le modèle de vases communiquant : plus mon parent sourd ou trop autoritaire devient impuissant, plus je deviens puissant. En d’autres termes, le premier groupe fait du départ le point d’orgue de l’incompréhension : je suis puissant parce que je suis allé au bout de ce que vous ne compreniez pas. Je suis devenu l’acteur de votre impuissance. Pour ce qui concerne le second groupe (familles souvent issues de l’immigration et très fortement patriarcales), il dit l’importance de l’inversion des rôles : « ils imposaient, désormais non seulement je m’impose dans un nouveau jeu dont en plus ils ne connaissent pas les règles, affirme Sonia, 29 ans, rattrapée aux portes de l’avion qui devait la conduire en Turquie avant d’entrer en Syrie. Je n’ai jamais rien eu le droit de faire. Chez nous, on quitte pas la maison avant d’être marié et tant qu’on vit sous le toit des parents, on suit leurs règles, les règles qu’on connaît depuis tout petit et qui n’évoluent pas même si on grandit et qu’on devient adulte. Le système était vissé à la maison. Impossible de le réformer. Faut le supporter c’est tout. Pourtant on nous demande aussi d’entrer dans la vie active, d’avoir des diplômes, un travail. Plus rien n’est compatible. Alors je suis sortie du système familial. Et là, ils [les parents, la fratrie] ont compris qu’on pouvait leur échapper. Je me sentais bien de voir à quel point ils étaient surpris de voir qu’on pouvait n’être plus soumis à eux. »

 

Si le fait de tirer sa puissance de l’impuissance parentale n’est pas formulée par tous les candidats au djihad, en d’autres termes, si cette façon de se sentir puissant ne concerne pas tous les radicalisés, force est de constater que ce sentiment ne se restreint ni à une catégorie socio-professionnelle ni à un milieu social particulier. Il concerne tant la jeunesse de banlieue issue de l’immigration qui se sent en proie à une incompréhension du fait de l’application d’une culture (celle d’origine) à un environnement qui ne s’y prête pas (la vie occidentale) que des acteurs issus de classes moyennes ne rencontrant pas la problématique de l’identité culturelle. Emilie, 28 ans, est issue de cette classe (parents cadres supérieurs, elle-même cadre). Son histoire ressemble à celle de la belge Laura Passoni, convertie et happée par l’idéal de la vie au Sham que lui a dépeint un jeune homme rencontré sur Internet. Laura Passoni est partie en Syrie en 2014 et y a séjourné neuf mois avec son fils et son époux. Emilie a eu plus de chance. Son ex-mari l’a rattrapée à l’aéroport, elle et leur fils de cinq ans, alors qu’ils s’apprêtaient à se rendre en Turquie, puis en Syrie pour rejoindre un djihadiste fraichement épousé par Emilie, par webcams interposées. Sur la question de plonger ses parents dans un état d’impuissance, la réponse de la jeune femme est édifiante : « Ils ne me comprenaient pas. Pour eux tout allait bien, et ils étaient toujours ensemble. De nos jours, tout le monde trompe tout le monde, tout le monde quitte tout le monde, mariage ou pas. Quand mon ex-mari est parti, ce qui était le plus insupportable c’était d’entendre mes parents me consoler. Ils ne pouvaient pas me consoler, ils ne pouvaient pas comprendre. Moi j’étais seule, avec un enfant. Ils ont toujours été deux. Je voulais leur faire comprendre à quel point ils ne comprenaient pas. Quand je suis partie et qu’on m’a rattrapée à l’aéroport, c’était grave. Ils n’ont pas compris ce qui leur arrivait. Là, je me suis sentie mieux. Les rôles s’inversaient. Enfin c’était moi qui étais dans des certitudes, et eux dans l’incompréhension. Si j’avais pu me trouver en Syrie, je les aurais consolés comme ils m’avaient consolée quand A. était parti (l’ex-mari), avec une once de jouissance. »

Notons d’ailleurs que dans son entretien pour l’émission Devoir d’Enquête diffusée le 7 juin 2017 sur la RTBF, Laura Passoni, sans aller jusqu’à exprimer une jouissance quant à une puissance gagnée par l’impuissance parentale, tient des propos assez proches de ceux d’Emilie sur la question de l’incompréhension de ses proches : « Moi, ma vie idéale, c’était construire une famille, avoir une famille, des enfants, travailler, et construire petit à petit, avoir une maison, et voilà, c’était ce que je recherchais. Et j’étais toute seule pour moi, je me disais. J’étais toute seule avec mon fils. Combien de fois je disais à ma mère ‘mais tu comprends pas toi, tu as une vie de famille. Tu as papa, mais tu me comprends pas, moi j’ai tout mais j’ai rien.’ »

Laura, elle aussi quittée avec un enfant en bas-âge pour une autre femme, explique que l’incompréhension parentale dont elle souffrait s’incarnait dans une incompatibilité entre une idée traditionnelle du bonheur partagée par les deux générations (stabilité du quotidien, solidité du couple) et une réalité perçue comme instable, incertaine, imprévisible, fragilisée par l’effacement supposé des valeurs et des principes. Laura souffre de l’incompréhension de son statut de victime ; elle est la sinistrée d’un entre-deux-mondes : celui des structures mentales dont elle serait prisonnière (« le bonheur c’est le mariage pour la vie, fondement de constructions visibles – maison, carrière ») et celui des déstructurations des modèles sociaux (« tout se délie, rien ne dure, la fidélité n’est plus un principe fondateur »). En d’autres termes, la catégorie de ceux qui cherchent la puissance par l’impuissance de parents parce qu’ils s’en sentaient incompris, sont avant tout de jeunes adultes qui se perçoivent comme les victimes d’une dégradation des mœurs. Ils souffrent de ce que leurs parents ont fait d’eux des bastions d’un modèle traditionnel de quête de stabilité (le mariage à vie, la construction dans la pierre, etc.) dans un monde qui n’offre plus la possibilité de concrétiser ces aspirations ; et qu’en plus, ces mêmes parents ne comprennent pas que leurs enfants souffrent de ce décalage entre leurs désirs et une réalité qui leur serait incompatible.

 

Côté masculin, on retrouve plus ou moins le même discours pour ce qui concerne cette population de radicalisés qui a vu sa puissance dans l’impuissance parentale (sentiment d’incompréhension des parents, refus de voir la douleur de l’enfant, etc.), pour autant, les hommes interrogés mettent un avant un versant peu abordé par les femmes : la question du corps. Là où les femmes mettent l’accent sur l’affect, les jeunes hommes soulignent la question de l’impuissance du corps. Sonia, Emilie ou encore Laura Passoni dont nous venons de parler, voient leur puissance dans la douleur affective qu’elles infligent à leurs parents : elles n’étaient pas comprises et s’en sentaient faibles, avec le départ ou du moins la tentative de départ, elles inversaient les rôles en imposant à leurs parents d’être demandeur de sens (« pourquoi est-elle partie ? ») et se constituaient elles-mêmes comme les détentrices de ce sens. Cette force de soumission est psychique et affective. Par contre, dans le vocable utilisé par les jeunes hommes, apparaît la dimension physique. La faiblesse du jeune qui est forcé de se plier aux exigences d’un père qui ne le comprend supposément pas est perçue comme d’autant plus injuste qu’elle émane d’un homme plus faible que lui physiquement. Partir en Syrie, c’est aussi rétablir un ordre jugé naturel par le fils : je recouvre ma faculté d’action légitime en allant sur le terrain même de la virilité : la guerre. J’ai décidé de partir, j’ai mis mes parents dans une position de faiblesse parce que désormais ils ne comprennent pas ce qui motive mes actes et en plus, ces actes prouveront la légitimité de mon émancipation puisqu’ils sont la pleine expression de ma puissance qui était jusque-là bafouée par mon père : je suis plus fort que lui physiquement, l’arme que je porte comme un prolongement de ma virilité le dit. Les jeunes candidats au départ en Syrie issus des banlieues (cette population masculine met plus l’accent sur le corps que celle – masculine toujours – issue des classes moyennes) associent souvent le « daron »[1] à l’être dépassé, celui qui n’a pas les outils pour comprendre la nouvelle génération et qui, affaibli par une vie de travail physique (souvent considérée comme une vie de soumission d’ailleurs) n’a pas de légitimité à faire la loi, loi qu’il fait donc injustement selon le fils. Comment cet homme affaibli par son exploitation et son incapacité à se lever contre elle peut-il oser croire en sa légitime ascendance sur moi, jeune, fort, et prêt à me lever contre l’injustice ?[2] C’est en substance le discours des jeunes issus de familles d’immigrés qui, dans leur volonté de faire le djihad, cherchent à trouver leur puissance par l’impuissance des parents, et surtout du père. Le spectre de la mort est un instrument de puissance affectif et physique : laisser planer l’idée qu’on peut mourir c’est avoir la faiblesse du parent aimant qui craint pour son enfant, et pouvoir la donner c’est l’affirmation de sa puissance physique. Le jeune lie la puissance à l’affirmation totale de soi, là où le parent incarne la faiblesse du compromis.

[1] L’expression « l’islam des darons » (des pères) est notamment développée par Gilles Kepel et incarne la première des trois phases de l’évolution de la présence musulmane en France (la deuxième étape étant l’islam des frères – des « blédards » – et la troisième l’islam des jeunes. L’islam des darons est celui de la première génération de travailleurs immigrés en France. Il consiste en une prolongation « des pratiques du pays d’origine dont les instances religieuses et politiques fournissent le personnel » KEPEL G., Quatre-vingt-treize, Gallimard, 2012, p.156. Il s’agit de l’islam des faibles selon les jeunes, l’islam qui a permis de supporter l’insupportable, selon eux, à savoir l’exploitation par la France pour une France qui les exclue.

[2] Relevons notamment un extrait de notre entretien avec Adel, 24 ans, qui a pensé quitter la délinquance pour une vie « pure dans l’islam » radical. D’abord attiré par les salafistes, il a ensuite préféré la mentalité guerrière du djihadisme, plus en phase avec sa haine pour le système : « Moi je pouvais mourir alors que lui, il nous avait enterré dans la banlieue. Moi j’avais pas peur, lui il fallait tout accepter pour pas faire de bruit. Ben non. J’écoute pas les faibles, moi ! »

 

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