Le prolongement pathologique de l’adolescence et la radicalisation

©Mesut Alp
©Mesut Alp

Nombre de radicalisés souffrent aussi de cet écart entre l’image du bonheur traditionnel dans la pérennité, la stabilité, et les nouvelles conditions qu’offre la société en terme de construction de vie : les individus sont, du fait de différents facteurs, amenés à vivre plus longtemps chez leurs parents, prolongeant ainsi l’adolescence, et ce prolongement peut devenir pathologique. « La durée des études et la précarité économique des jeunes aboutissent à un séjour prolongé au domicile des parents qui maintient les enfants dans une dépendance affective et économique plus tardive que par le passé et semble prolonger indéfiniment l’adolescence »[1]. Au-delà de ces réalités soulignées par le sociologue F. Khosrokhavar et le psychanalyste F. Benslama, à savoir la durée des études et les difficultés financières liées à la prise d’indépendance, il faut ajouter la fragilité des mariages ou des unions qui se défont plus tôt et avec plus de facilité que dans le passé, et qui implique souvent un retour au domicile parental. Par ailleurs, la souplesse dans l’acceptation des mœurs observée dans les familles modernes, ajoute encore au prolongement de l’adolescence : souvent les parents acceptent que leurs enfants aient une vie amoureuse sous leur toit, ce qui ne pousse pas les jeunes adultes à emménager ailleurs. Cette nouvelle réalité sociale est parfois évoquée par les jeunes radicalisés, sous des angles bien particuliers, et ce, toutes catégories sociales confondues : le cocktail désespoir-ressentiment-absence de responsabilité est souvent un terreau propice à l’intérêt idéologique, sachant que les « seules sur le marché » sont les islamismes radicaux, pour reprendre les termes de l’ancien juge antiterroriste Marc Trévidic[2]. Alors qu’entendre par les termes désespoir, ressentiment et absence de responsabilité ? Les deux premiers paramètres sont très liés. Les difficultés liées à l’accès au marché du travail, celles-là mêmes qui prolongent l’adolescence dans le cocon parental, trouvent, dans certains discours, une dimension de l’ordre du ressentiment. Les parents ont eu la chance de se faire une place dans une société en un temps de prospérité économique alors que la nouvelle génération se dit étranglée par une économie sclérosée. La jeunesse se sent sacrifiée par une mauvaise gestion de la prospérité passée.

« Jamais je ne pourrai avoir par moi-même, par le fruit de mon travail, par mes diplômes, le patrimoine que mes parents ont construit. Si un jour, je pouvais avoir une voiture ou un studio dans le seizième à côté de chez mes parents, c’est eux qui m’auraient tout acheté. C’est la honte. On est pas censé régresser. Là, par le fruit de mon courage, tout quitter, construire l’Etat islamique, j’aurais eu droit à une voiture et à une maison, données par les frères. Mais ça aurait été mon action à moi, pas l’argent de papa et maman ». Nous l’appellerons Noémie. Elle vient d’une famille de commerçants très aisés installés à Boulogne, propriétaires d’un appartement hors de portée financière. Elle a pensé rejoindre l’Etat islamique par ce que nous appellerons « complexe générationnel », à savoir un complexe lié à l’idée selon laquelle de génération en génération, les individus sont censés progresser socio-professionnellement et donc économiquement. Si les grands-parents avaient pu avoir une vie confortable avec ou sans le BAC en poche, les parents avec une licence, les enfants devraient, avec un master II et des compétences linguistiques notamment en anglais, avoir accès à des salaires et à un confort plus considérables que les générations précédentes, ce qui n’est pas le cas du fait de la conjoncture économique. Les enfants se sentent floués parce qu’ils ont répondu aux attentes studieuses de leurs parents sans voir de résultats. Noémie est entrée dans le processus de la radicalisation par ce biais-là. Elle n’est pas allée jusqu’à parler d’un renversement des critères d’évolution social, renversement qu’on peut observer dans nombre de processus révolutionnaires, mais elle admet avoir adhéré aux « idéaux » de Daech après avoir été séduite par l’idée de construire une vie matérielle et familiale par ses propres moyens. D’ailleurs, le confort était calculé sous tous ses aspects, Noémie ayant même résolu, avant son projet de départ en Syrie, la question d’une éventuel inconfort lié au choc culturel qu’elle aurait pu rencontrer sur place :

 

« Noémie : J’aurais eu un mari qui parle ma langue ou anglais, je parle bien anglais. Là-bas, il y a des frères qui viennent d’Europe, avec qui j’aurais pu avoir les mêmes références, ne pas être trop dépaysée.

Question : Une sorte de Little Europa sur place ?

Noémie : Oui ! C’est ça ! Quand j’ai demandé aux sœurs, elles m’ont bien dit que je pouvais trouver quelqu’un de ma culture avec les vraies valeurs de l’islam mais sans les problèmes d’incompréhension culturelle. Elles m’ont même dit qu’il y avait un beau suédois, grand, blond, aux yeux très bleus, qui venait d’une famille de médecins et qu’il était fait pour moi par la volonté d’Allah. »

 

Une partie de la population radicalisée passe par cette petite porte-là : le complexe générationnel, celui qui nait de la frustration de ne pas pouvoir construire mieux que les parents par ses propres moyens. Celui qui consiste en une volonté de sortir du cadre familial et de tout construire par soi-même quand la société n’offre pas la possibilité de répondre aux promesses de réussite économique quand on a respecté sa partie du contrat en étudiant et en développant des compétences spécifiques.

Avant de passer à la dernière dimension – l’absence de responsabilité – il faut encore ajouter à l’explication du complexe générationnel qu’il peut passer par une autre étape pour ce qui concerne la population dite des « born again », à savoir une population musulmane bien intégrée qui, un jour, est séduite par le discours islamiste radical. Cette étape consiste en l’articulation victimaire. Le terme d’« humiliation » apparaît dans leur discours, là où les radicalisés non issus de l’immigration musulmane utilisent un vocable plus nuancé (« honte », « frustration », etc.) A la différence des « convertis »[3], les « vieux adolescents » de culture musulmane attribuent l’incapacité matérielle à quitter le foyer parental à une économie sclérosée, certes, mais très vite aussi à une question de racisme. Si le diplôme d’études supérieures brillamment obtenu n’ouvre pas au marché du travail et ne permet pas de quitter la maison des parents, c’est, selon nombre d’interrogés, du fait de leur arabité, de leur turcité, ou plus globalement de leur appartenance à une culture musulmane. Ainsi, la porte de l’impossible accès à la construction de vie est bien la même que pour les populations radicalisées dites « converties ». Cependant, pour les populations radicalisées issues au départ de l’immigration musulmane, cette porte s’ouvre ensuite sur l’articulation de la notion de racisme ou d’islamophobie, avant d’aboutir à l’adoption de l’idéologie de Daech.

 

Il y a bien évidemment une autre donnée à prendre en considération pour arriver à cet attrait pour la dimension idéologique : l’adolescence prolongée va de pair avec une absence de responsabilité. L’absence de responsabilité est à la fois ce qui facilite le basculement dans l’idéologie et dans le départ (je n’ai personne à charge) et ce qui le motive (là-bas, je pourrai construire une famille et devenir un véritable adulte). L’absence de responsabilité permet de se projeter plus facilement sur un terrain de guerre, et la responsabilité est aussi justement ce à quoi aspire l’individu forcé à l’adolescence prolongée. Je ne peux pas construire de famille ici parce que je n’ai pas les moyens de quitter la maison, je suis condamné à l’absence des responsabilités auxquelles j’aspire, alors que l’Etat islamique me permettrait tout cela. Si des femmes comme Laura Passoni ou Sophie Kasiki se sont raisonnées du fait de la présence de leur enfant – lourde responsabilité que d’être parent – le cas d’Emilie König est particulièrement intéressant en ce qu’il révèle une volonté de prolongement de l’adolescence par l’occultation de la parentalité.

Rappelons avant tout l’histoire de Sophie Kasiki : dans son propre témoignage[4], la jeune femme avance la dépression comme raison majeure de sa radicalisation. Educatrice spécialisée, maman d’un enfant de quatre ans, mariée à un homme qui n’a pas su voir son malaise, Sophie part en Syrie au début de l’année 2015, happée par le discours de deux jeunes du quartier ayant rejoint l’EI. Sophie déchante au fur et à mesure que le comportement des deux jeunes garçons change à son égard, et bien vite, ce sont ses responsabilités en tant que mère qui la conduisent à tout mettre en œuvre pour s’enfuir. Pour Emilie König, jeune bretonne convertie, les choses sont bien différentes. Elle embrasse l’islam a 17 ans, se marie jeune, devient mère, et adopte un discours radical sur un mode identifiant, revendicatif, juste après la loi interdisant le port du voile intégral (qu’elle ne portait pas d’ailleurs avant son adoption). Son cas est différent de celui de Laura et de Sophie : la première pensait partir pour élever son enfant dans un monde de valeur, la deuxième pour faire de l’humanitaire sans laisser son fils en France. Emilie, quant à elle, n’hésite pas à laisser ses enfants pour concrétiser ses rêves de hijra (émigration d’un musulman vers un pays musulman). Emilie adopte un comportement d’adolescent en construction, adoptant une le niqab comme « deuxième peau »[5], niant ainsi l’éducation qu’elle avait reçue, « tout ce qui a été son existence jusqu’ici y compris ses enfants »[6], pour prolonger une phase adolescente de construction et avoir à nouveau accès à des moyens financiers nécessaires à une construction de vie. En se comportant comme une célibataire, Emilie König nie ses responsabilités. Elle se crée ce giron parental dans lequel à la fois tout et rien n’est possible : tout est possible parce que sans responsabilité, sans attache, la vie peut se construire ici ou ailleurs, avec cette personne ou cette autre. Rien n’est possible parce que cette vie est une zone de confort traitre en ce qu’elle offre les potentialités sans offrir les moyens de les concrétiser, d’où les aspirations au départ. Elle part en 2013 sans ses enfants en Syrie pour construire sa vie d’adulte et aura transformé ses responsabilités parentales en héroïsme : les héros ne font pas de concession, les parents, si.

[1] BENSLAMA F. et KHOSROKHAVAR F., Le jihadisme des femmes, Pourquoi ont-elles choisi Daech ?, Ed. du Seuil, 14 septembre 2017, p. 17.

[2] Voir « Rencontre avec Marc Trévidic (juge anti-terroriste) », les rencontres du CERA, 26 septembre 2014, http://le-cera.com/voyage-au-coeur-de-lantiterrorisme-marctrevidic/

[3] Nous appelons ici « population convertie » la population qui n’a, au départ, aucune culture musulmane et qui embrasse la religion par la conversion. Cependant et pour être plus précis, il faudrait désigner tous les radicalisés à l’idéologie de Daech comme des convertis, étant donné que l’islam radical de Daech est takfiri, c’est-à-dire excommuniquant. En d’autres termes, celui qui prête allégeance à Daech ne reconnaît pas les musulmans qui n’appartiendraient pas à ce groupe.

[4] KASIKI S., Dans la nuit de Daech, confession d’une repentie, Robert Laffont, 17 janvier 2016.

[5] Entretien d’Emilie Koenig : http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20160512.OBS0323/video-exclusif-les-confessions-d-emilie-konig-la-djihadiste-bretonne-avant-daech.html

[6] Analyse du sociologue Michel Wievorka sur le cas Emilie König : http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20160512.OBS0323/video-exclusif-les-confessions-d-emilie-konig-la-djihadiste-bretonne-avant-daech.html

 

Amélie M. Chelly, Le Djihadisme européen : anatomie des radicalisations

3 Comments

  1. Bonjour, peut-on établir un parallèle entre la démarche décrite ici et celle ayant entraîné les jeunes Allemands vers les mouvements nazis entre 1933-1943 ?
    Plus généralement, n’est-ce pas aussi la disparition des rites de transition qui conduisent certains adolescents à faire n’importe quoi de transgression ?
    En tant qu’homme et avec le recul j’apprecie la période militaire qui a marqué mon passage à l’age adulte. Je crois que de telles transitions sont présentes dans beaucoup de sociétés, alors qu’elles tendent à disparaître dans les nôtres, en Occident.
    Elles permettaient au jeune de s’insérer réellement dans la vie de ceux qui décident, des grandes personnes, et en parallèle marquaient la disparition de l’indulgence dont on pouvait faire preuve à l’egard des enfants. En corollaire, elles donnaient accès à l’emploi. Dans ma jeunesse ce n’était pas une denrée rare et une tête bien faite fallait mieux que tous les diplômes, sur ce pont je vous rejoins entièrement.
    C’est toujours un plaisir de vous lire. Bien à vous.

    • Merci cher Thierry. Le service militaire a un rôle intégrateur indéniable. Dans certains pays, si les revendications identitaires ethniques ne se réveillent pas, c’est d’ailleurs grâce au service militaire (où chacun apprend à côtoyer l’autre). Ensuite, il semble bien que le service discipline la violence, au même titre que certains club de sports (la boxe n’est pas un vivier de diffusion du salafisme, alors que certains clubs de sports d’équipe peuvent l’être en Ile-de-France). Ensuite, le service pousserait certainement les jeunes à sortir de l’adolescence plus vite (on ne retourne pas si facilement chez les parents après une longue période à vivre ailleurs, statistiquement). Bref, je suis bien d’accord avec vous mais que faire ?

      Je vous remercie et vous souhaite de passer une excellente journée.

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