L’Achoura, un enjeu politique ?

©Pascal Béliard

 

Les autorités religieuses chiites s’éloignent chacune leur tour de la commémoration sanglante de l’Achoura. Est-ce une évolution des pratiques, ou une réponse aux critiques qui parviennent du monde sunnite notamment ?

 

Les critiques du monde sunnite n’ont pas d’effet sur le genre de commémoration. Partant du principe que le chiite n’est souvent pas reconnu par nombre de courants sunnites comme musulman, on part de bien trop loin pour être affecté par la critique. La disparition progressive des pratiques sanglantes s’explique par une raison historique et pragmatique d’une part, et une raison sociologique d’autre part. D’abord, en Iran, on a observé une diminution de la pratique sanglante au cours de la guerre Iran-Irak (1980-88). Les lourdes pertes humaines liées au conflit ont pragmatiquement eu un effet sur l’aptitude à commémorer le martyre de l’Imam Hossein dans le sang, en d’autres termes, il y a eu une dissociation entre la mémoire doloriste-identitaire et la mémoire doloriste-traditionnelle. L’effacement progressif de la douleur physique n’a en rien affecté le devoir de commémoration. Aujourd’hui encore, le chiisme duodécimain iranien s’incarne plus identitairement dans la figure de l’imam Hossein que dans celle du dernier imam Mahdi. On pourrait presque comparer l’effacement de la pratique sanglante de la Ashoura au phénomène du point d’honneur en Occident (même si de nombreuses distinctions restent à considérer) : le duel pour régler un conflit en Occident – la pratique revêtait aussi une dimension religieuse – a définitivement disparu pour des raisons historico-pragmatique, après la boucherie de la première Guerre Mondiale.

En 1994, l’Ayatollah Khamenei a pris une fatwa, dans ce sens pragmatique, pour déclarer illicite les zanjir ka matam (flagellation opérée à l’aide d’objets tranchants). Depuis, une minorité de traditionnalistes s’y adonnent dans le plus grand secret, dans des lieux abrités, comme les recoins de bazar.

La deuxième raison est plus sociologique. L’instauration d’un régime dit théocratique, le velayat-e faqih (tutelle du juriste-théologien) en Iran, à partir de 1979, a eu pour effet d’institutionnaliser les pratiques religieuses, et l’institutionnalisation va de pair avec l’effacement de la dévotion personnelle, et donc de l’inscription de la douleur sur le corps, individuellement.

 

Les jeunes hommes qui pratiquent l’Achoura sont-ils particulièrement pieux ou simplement veulent ils démontrer leur force et leur courage ?

 

De nos jours, et avec les trente-huit années de chiisme idéologique en Iran et la résurgence politique de la lecture sunnite/chiite au Moyen-Orient, nous sommes confrontés à la formation progressive d’un chiisme identitaire dans une large partie de la population. Il y a toujours une pratique traditionnelle de la Ashoura, la pratique des pieux, celle qui se désolidarise du chiisme étatique en ce qu’elle a toujours existé, mais il y a aussi, en effet, une pratique qui se dessine désormais plus chez une population qui revendique son chiisme par identité résistante par rapport à l’identité sunnite. La démonstration de force est à ce titre plus à associer à cette deuxième partie de la population, même si elle existe aussi à un autre égard : comme nous le disions, suite à la fatwa de 1994, la minorité traditionnaliste qui s’adonnent secrètement à la flagellation sanglante le font aussi pour montrer leur force traditionnelle face à l’autorité religieuse institutionnelle. A ce titre-là, la pratique des zanjir ka matam consiste en une démonstration de force qui s’identifie à une critique du pôle religieux institutionnel.

 

Comment les autorités suprêmes iraniennes réagissent-elles aux commémorations qui se déroulent lors de cette journée ?

 

La commémoration est toujours vivante et prend les contours de la réactualisation de la lecture sunnite/chiite contemporaine. On fait revivre le martyre de Hossein à travers les nouveaux acteurs de l’histoire et les autorités religieuses iraniennes sont souvent à l’initiative de ces relectures. Pensons notamment à Mohsen Hojaji, combattant et conseiller militaire iranien égorgé par Daech, le 9 août 2017, en Syrie, aux abords de la frontière irakienne. Le terme de « martyr » a été très largement utilisé tant par les militaires (tels que le général Qassem Soleymani qui a déclaré « je prie Dieu pour qu’Il nous accorde un destin aussi glorieux que celui du martyr Mohsen Hojaji ») que par les autorités religieuses. La guide suprême a glorifié ce combattant le 21 août à Téhéran devant nombre de responsables et d’employés du secteur culturel. Le jeune iranien, dont la mort filmée a été diffusée, a été décrit par la presse iranienne en des termes très traditionnellement conférés au martyr Hossein : une mort atroce subie dans une quiétude imperturbable.

Cette journée est toujours l’occasion de relectures de l’actualité et du passé proche à la lumière de l’idéologie religieuse de sorte que Hossein soit un modèle accessible pour tous et que la nation confère du divin à chacun de ceux qui la défende.

 

Le mouvement chiite Amal, tolère cette pratique, et reste le dernier au Liban à le faire, va-t-il un jour rejoindre les rangs du Hezbollah et des ayatollahs iraniens ?

 

Il ne faut pas oublier que le mouvement Amal et le Hezbollah sont parfois rivaux (pensons notamment au pilote israélien Ron Arad, capturé par Amal en 1986 et dont on ne sait s’il s’est retrouvé entre les mains du Hezbollah d’un commun accord ou suite à un enlèvement stratégique opéré par le Hezbollah et l’Iran aux dépens d’Amal). On peut ainsi envisager que le mouvement Amal au Liban, par revendication identitaire et volonté de se singulariser ne suivra pas forcément les rangs du Hezbollah et des ayatollahs iraniens, même si le groupe fondé par Moussa Sader se déclare solidaire du parti de Hassan Nasrallah.

 

 

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