« L’Etat islamique mise sur les femmes pour transmettre son idéologie » Entretien avec la sociologue Amélie Chelly – Causeur.fr

La défaite militaire quasi-totale de l’Etat islamiqueen Irak et en Syrie n’empêche pas la poursuite des attentats terroristes en Occident. Pour la sociologue Amélie Chelly, Daech compte sur le rôle des femmes pour transmettre son idéologie djhadiste. La spécialiste du fait religieux évalue les différentes méthodes de déradicalisation des « revenants » du djihad et préconise un traitement personnalisé au cas par cas. Entretien.


Daoud Boughezala. Que vous inspire le traitement judiciaire des djihadistes français revenant au pays après la chute de l’État islamique ?

Amélie Chelly. Le cas par cas va prédominer, ce qui est une bonne chose. Mais il y a une donnée à prendre en considération mais dont on parle assez peu : les femmes sont beaucoup moins jugées à leur retour et ce peut être un réel problème. La psychologie nous apprend que les femmes peuvent vivre toute une vie avec la frustration tandis que les hommes doivent en faire quelque chose. Soit l’exprimer, notamment par le passage à l’acte, soit l’investir dans la création de mouvements. C’est pourquoi la femme risque d’incarner la continuité idéologique de l’Etat islamique : leur frustration peut longtemps nourrir le discours idéologique et assurer une pérennité sur des générations.

Une femme ne doit pas être totalement dédouanée de ses responsabilités au prétexte qu’elle n’a pas pris les armes

Puisqu’elles ne passent pas à l’acte, n’est-il pas logique d’épargner les femmes djihadistes ?

Même si elle n’est pas jugée sur le sol français, la femme peut nourrir idéologiquement la continuité de Daech par des prêches de haine. Il faut donc un traitement judiciaire en réponse aux différentes exactions commises. Une femme ne doit pas être totalement dédouanée de ses responsabilités au prétexte qu’elle n’a pas pris les armes.  Daech sachant que les femmes revenant du califat ne seront pas forcément jugées, l’organisation leur donne un nouveau rôle : continuer le djihad en transmettant l’idéologie de génération en génération.

D’ailleurs, leurs enfants sont considérés comme des victimes de l’endoctrinement djihadiste. Étant donnée la précocité des premiers crimes sur les terres de l’Etat islamique, ne faudrait-il pas juger ou interner les nombreux mineurs qui en reviennent ?

Il convient éventuellement de déconnecter du reste de la population djihadiste ces enfants élevés au milieu de Daech sans y être pour rien. Faire grandir des enfants dans un tel cadre est dangereux car cela installe des structurants mentaux dès le plus jeune âge. N’oublions pas cependant qu’ils restent des enfants, autrement dit des individus malléables. Un travail de restructuration est certes délicat à mener mais encore possible. Évidemment, les laisser se fondre dans la société sans couper le lien avec leur milieu peut se révéler extrêmement dangereux. Là aussi, une stratégie au cas par cas peut s’avérer intéressante. Contrairement à une idée courante, la radicalisation n’explique pas toujours le départ en Syrie. Dans la plupart des cas, les personnes partent pour une raison et c’est une fois sur place qu’ils embrassent le reste de l’idéologie. Une jeune femme peut par exemple partir sur les terres de l’Etat islamique parce qu’elle est en quête de pureté, sans adhérer à la totalité de l’idéologie daechie. C’est une fois sur place qu’elle sera initiée au reste de la grille de lecture djihadiste.

Des femmes ont été attirées par un élément de l’Etat islamique, sont arrivées sur place puis se sont rendu compte qu’elles ne pouvaient embrasser l’ensemble de l’idéologie

Outre la quête de pureté, quelles autres raisons poussent les non-radicalisés à rejoindre l’E.I ?

Les quêtes sont multiples. Chez les femmes, on a les « éduquées déçues du féminisme », celles qui ultra-diplômées n’arrivent pas selon elles à l’égalité avec les hommes dans le monde du travail. Elles sentent qu’elles restent avant tout des femmes aux yeux des employeurs. Certaines sont séduites par les discours djihadistes expliquant qu’elles ne seront pas l’égale des hommes mais supérieures aux hommes par leur ventre : elles sont la pérennité du peuple, elles sont l’âme physiologique du Califat. On a aussi celles, nous l’avons beaucoup développé au cours d’autres entretiens, qui pensent que le féminisme occidental a dévirilisé les hommes, que ces derniers ne font plus figure de protecteur à vie. Elles voient dans le courage du djihadiste l’incarnation de la virilité. On a aussi les femmes, moins nombreuses, qui ne parvenant pas à encadrer leurs désirs de séduction, désirs qu’elles jugent mauvais, préfèrent se rendre en un lieu où la mise en avant d’elles-mêmes est interdite. En d’autres termes, elles laissent le groupe Etat islamique interdire ce qu’elles ne parviennent pas elles-mêmes à s’interdire. Comme un fumeur qui, ne parvenant pas à s’arrêter, se rendrait de lui-même dans un pays où fumer est interdit et sévèrement puni. Un certain nombre de femmes ont été attirées par un élément de l’Etat islamique, sont arrivées sur place puis se sont rendu compte qu’elles ne pouvaient embrasser l’ensemble de l’idéologie daechie. C’est ce qui les a poussées à revenir. De telles personnes ne chercheront pas forcément à propager l’idéologie de haine djihadiste de génération en génération.

Les attentats isolés vont se multiplier tout en étant moins « pro », donc espérons de moins grande ampleur que ceux que nous avons connus ces dernières années

Quid des hommes ?

Chez eux, on a plus le complexe du jugé, celui qui se sent citoyen de seconde zone, qui, en partant sur le terrain syrien, peut prendre la place du juge. Encore, nous avons le « complexe du blanc », l’idée, dans les banlieues, que le jeune homme issu de l’immigration n’arrivera jamais à « avoir une blanche », alors que ses sœurs, elles, fréquentent des « blancs ». Aller sur le terrain ce serait s’ouvrir la voie à la conquête des femmes qu’il n’aurait pas pu avoir. Il y a bien d’autres critères encore, que nous classons dans nos travaux, comme la désespérance socio-économique, la négation du relativisme, le romantisme de la victimisation, la fatigue par rapport aux courants mobilisateurs, l’esthétisation nouvelle de la mort…

Mais comment distinguer les vrais repentis des simulateurs ?

Il existe un certain nombre d’outils sociologiques, psychologiques, en face à face, qui permettent de se faire une idée affirmée de la sincérité des individus. Évidemment, la conscience étant impénétrable, on n’en est jamais sûr à 100%. D’après David Vallat, il faudrait assurer un suivi personnalisé avec un seul interlocuteur. Le travail de mise en confiance peut être rompu si l’on passe d’une personne à l’autre, la radicalisée se sent être un numéro de dossier.

Pour Daech, la perte de son territoire est une mise à l’épreuve de Dieu

L’Etat islamique a-t-il adapté sa stratégie à cette nouvelle donne ?

L’Etat islamique a intégré la perte territoriale à son discours, à son idéologie et à sa théologie. Pour des raisons évidentes, faute de pôle territorial qui téléguide les opérations, les actes isolés vont se multiplier tout en étant moins « pro », donc espérons de moins grande ampleur que ceux que nous avons connus ces dernières années. Dans la propagande djihadiste, le ressort individuel du djihad est beaucoup plus exalté. La perte du territoire y est décrite comme le fruit de la « coalition du mal » qui les contraint à lutter de toutes leurs forces. Pour Daech, cette perte est une mise à l’épreuve de Dieu.

Toute une littérature prétend que les djihadistes sont fascinés par la démocratie libérale occidentale. Ne profitent-ils pas surtout de ses libertés individuelles, à l’image d’Abdelkader Merah, qui a pu bénéficier d’un procès équitable ?

Certains conservent la structure idéologique de Daech mais sont déçus de ce que les hommes en ont fait. Ils expriment un désenchantement de l’institutionnalisation du djihad bien qu’ils adhèrent à tous les principes de l’Etat islamique. Leur déception vient de la trahison des promesses de droiture et d’honnêteté, face à des phénomènes comme la corruption. Le traitement de leur cas est très compliqué. Il va falloir leur faire entendre qu’il n’existe aucune utopie dont l’application épouse tous les contours de la théorie. Quel que soit leur âge, ceux-là ne veulent pas passer à l’âge adulte car ils restent dans un élan idéaliste. Ils refusent de penser que l’institutionnalisation de l’Etat islamique a marqué l’épuisement de l’aspiration révolutionnaire idéaliste.

Il peut être bon de rappeler aux radicalisés que la volonté de mimer les faits et gestes des pieux ancêtres nécessite une contextualisation

Comment leur faire entendre raison ?

Une méthode de « déradicalisation » a commencé à faire ses preuves dans certains cas : la méthode théologique. Elle consiste à expliquer que l’islam qu’ils appliquaient n’était pas authentique et conforme à la religion. Conceptuellement, je m’oppose à cette approche, notamment parce que faire de leur islam un islam non-authentique revient à prendre la position du takfiri, qui excommunie les coreligionnaires qu’il juge déviants, mais d’un point de vue pratique, elle est intéressante sur certains individus. En fait, toutes ces lectures, des plus paisibles aux plus violentes ; sont des lectures de l’islam. Mais comme la radicalisation se structure parfois autour d’une revendication islamique identitaire et idéologisée, il peut être bon de rappeler que la volonté de mimer les faits et gestes des salafs (pieux ancêtres) nécessite une contextualisation. Mimer le comportement des salafs dans le contexte actuel devrait être beaucoup plus progressiste…. Les salafs étaient progressistes en leur temps !

En êtes-vous sûre ?

Mahomet a beaucoup fait progresser l’image de la femme à son époque (elle est notamment passé du statut du bien meuble faisant partie de l’héritage, à l’individu inférieur à l’homme qui peut revendiquer une part – très inférieure évidemment – de l’héritage !). Même à considérer la polygamie : c’est un incroyable retour en arrière aujourd’hui, mais à l’époque le prophète dit-on avait limité une polygamie (illimitée) à quatre épouses, épouses qu’il fallait traiter avec le même égard. Pour l’époque, c’était un progrès. Mais aujourd’hui ? Les discours des recruteurs de l’EI metaient d’ailleurs beaucoup l’accent là-dessus pour faire accepter la polygamie aux jeunes candidates à l’aventure syrienne : tu seras traitée aussi bien que les autres et elles te feront une compagnie pure…

Il faut expliquer aux partisans d’un retour en arrière que c’est un non-sens, y compris du point de vue de leur lecture mimétique du Coran ! N’oublions pas que l’Etat islamique est une création ultramoderne, non seulement par son emploi des nouvelles technologies, mais aussi du fait de son caractère idéologique.

L’idée de juger voire de liquider les djihadistes français en Irak et en Syrie répond à un fantasme

L’inculcation d’un islam républicain n’est-elle rejetée comme allogène ?

Il ne s’agit pas de transmettre un islam républicain mais une lecture du Coran qui ne paraît pas émaner de l’Etat. Nous savons quel message délivrer, le gros du travail consiste à savoir comment le diffuser.

Pourquoi estimez-vous que la liquidation des djihadistes français en Syrie et en Irak relève du fantasme ?

L’idée de les juger voire de les liquider sur place répond en effet à un fantasme : nous désolidariser de notre responsabilité dans la production des radicalisés. N’oublions pas qu’ils sont aussi des produits de notre société. Mais il est aussi pertinent de se dire que si des exactions ont été commises sur un territoire (syrien, irakien), il appartient aux ressortissants de ces pays d’en juger. A ce titre, il est intéressant d’étudier la différence entre les radicalisés orientaux et occidentaux. Les djihadistes originaires d’Asie centrale n’ont par exemple pas du tout les mêmes structurants culturels que les Français. Dans leurs pays, Daech fait peur en raison du danger sécuritaire qu’il présente. Alors qu’en France, l’Etat islamique effraie pour ces raisons sécuritaires, mais également parce qu’il pose question à notre modèle démocratique. Pour certains, les djihadistes sont allés tellement loin dans le rejet de ce modèle qu’on ne veut pas les intégrer aux règles du jeu de notre système judiciaire.

Le procès d’Albelkader Merah nous rappelle que la démocratie porte sa propre mort

C’est l’impression qu’a laissée le procès d’Abdelkader Merah, frère du terroriste de Toulouse et Montauban : défendre un présumé complice de djihadiste, adepte d’un salafisme radical, nous met face à nos limites morales …

Ce genre de procès nous rappelle en effet que la démocratie porte sa propre mort. La démocratie, c’est l’acceptation plurielle de toutes les positions possibles sur une même question. Et parmi les réponses possibles, il y a aussi la mort de la démocratie.

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