RELIGION ET POSTMODERNITE ; ECHEC DE LA POSTMODERNITE ; ECHEC DU RELIGIEUX ; IMPUISSANCE IDEOLOGIQUE OCCIDENTALE ET PUISSANCE IDEOLOGIQUE DJIHADISTE.

Par Yaseen Berouini

Tradition et Modernité. Religion Céleste et Religion Terrestre. Ces termes englués dans un historicisme épistémologique nous indiquent une séparation dans un ordre du monde traversé par des logiques différentes. Pourtant cette compartimentation séculaire n’indique plus rien d’absolument essentielle lorsqu’il s’agit d’analyser un nouveau phénomène d’ampleur internationale. Car L’Etat Islamique en tant que conjoncture historique ne peut se prévaloir d’être partie prenante, faisant des principes vitaux traditionnels des schémas de conception et d’action dans un modernisme all inclusive. Exactement en leurs opposés, Il les détermine au contraire, les prend en démesure et extirpe de leur symbolisme incarné toute tentative d’élaboration et de construction physique et métaphysique. La Religion Califale telle que souhaite la pratiquer L’Etat Islamique fait état de sa présence au cœur de ce que nous nommons communément  » la post-modernité « . Mieux, bien au-delà de La Tradition et de La Modernité, Il en signale leur échec respectif dans l’histoire de leur Histoire. Il accompagne ce que la Vivance Phénoménologique contemporaine, si tenter que nous puissions un jour dire qu’elle en est une, ou bien qu’elle en a une, a amorcé dans une post-modernité : Consommation de tout ordre et Communication hypra-sensorielle. Et l’Etat Islamique s’y infiltre, utilisant tous les procédés de cette technologie High-Tech en affirmant l’échec cuisant de la post-modernité dans le post-modernisme…

Car c’est précisément de cela qu’il s’agit. Un recouvrement culturel dépassant de très loin la créativité technique industrielle pour prendre la forme d’une technique financière numérique. Une culture de l’absence culturelle inconditionnée à toute pratique philosophique ainsi qu’à toute possibilité de création du collectif politique. La post-modernité, c’est en filigrane la démesure incluse dans la réforme néo-libérale, c’est-à-dire le pragmatisme absolu de la possession économique. Et dans cette circonspection bien établie, l’idéologie collective évanescente se complait dans son évanouissement contractuel. Plus rien de fédérateur, au moins sur le plan de l’infra-politique, ne fonctionne dans une mesure adéquate. Le contrat, c’est justement l’établissement d’un compromis avec l’ère moderne : la possession économique dilapide le droit juridique au regroupement collectif bâti sur un socle de contestation du cadre néo-libérale. Les idéologies collectives terrestres disparaissant au fur et à mesure que le progrès néo-libérale s’échafaude. L’impuissance idéologique occidentale entraine par contrecoup l’émergence d’un territoire physique et idéologique absorbant le territoire des esprits dans un ailleurs géographique circonscrit, L’Etat Islamique. Ou bien en d’autres termes, La puissance idéologique djihadiste en pleine vitalité mortifère…

La modernité occidentale a produit en congrégation une somme d’idéologies globalisantes apprêtant à la diffusion de grilles de lecture du monde, distinguant elles aussi le bien et le mal. Une religion tient la promesse de sa dérogation par l’interposition de structures et d’acteurs identifiés et hiérarchisés : le bonheur et la vérité dans l’au-delà. Une idéologie à contre-courant mais dans une proportionnelle bien intégrée à la logique céleste les promet ici-bas. Les grandes idéologies holistes échouent dans la postmodernité occidentale, sans qu’aucune détermination centrale n’interfère dans le sens attribué à la perspective collective de l’idéologie. Il faut désormais accepter que tout est de l’ordre de la réforme, du tâtonnement, du pragmatisme. Or, l’idéologie délivrée par Al-Qaïda et l’Etat islamique propose un sens et une explication du monde. Bien plus que cela, Ils proposent une idéologie collective surpuissante garantissant un mode salvateur individuel… et planétaire.

II – LES PROFILS DIVERGENTS SELON LES CONTEXTES GEOGRAPHIQUES

Cette idéologie contractée à l’internationale et implantée dans une géographie régionale engage également son inscription dans des corporations. Des corporations qui regroupent des individus incorporés, et qui font de leurs propres corps des emblèmes structurales à même de rendre compte de leurs intentions. Mais ces intentions sont parcimonieusement distribuées et ambitionnées selon la localisation géographique continentale des sujets dits « radicalisés ». Les intentions deviennent des ambitions dès lors que les circonstances se prêtent à l’élaboration doctrinale préparatoire et pratique. Dire que le contexte géographique influence les élans vitalement mortifères est une donnée aussi incontournable que d’affirmer que les sujets radicalisés actent par leur présence et leurs intentions-ambitions le mouvement de radicalisation d’une société intégralement prise en otage par… l’Etat d’Urgence.

C’est en France par exemple le cas de Mohammed Merah, face auquel tente de répondre le discours théologique de Tariq Oubrou. Les territoires idéologiques en France ont perdues de leur vigueur. Les idéologies terrestres ne permettent point une rédemption des âmes perdues (communisme, socialisme, etc.). A fortiori lorsque ces idéologies se sont vues annulées par celle néo-libérale, transformant les sujets radicalisés en sujets purement économiques… Ramenés à cette disposition, ils s’en sentent prisonniers et tentent ainsi d’y échapper… par une voie guerrière. Si le Djihadisme est une voie idéologique, une contre-idéologie conciliant Terre et Ciel dans l’intégration du jeu politique français pourrait infléchir une partie des sujets radicalisés.

Restons toujours en France dans une perspective purement psychologique. Fragilité psychologique, entendons-nous dire ici et là. Faux. Car il existe bien des degrés divers d’entrée dans la procédure de radicalisation. Les plus fragiles sont les moins radicalisés. Ils stagnent dans leur état d’avancement au vu d’une impossibilité qui bloque tout élan motivateur. Les radicalisés prennent pour ambition leur intention première. Et deviennent ainsi intensivement acquis à leur cause lorsque la responsabilité de leur décision les oriente dans un schéma terroriste, autrement bien différent que celui de la frustration qui aboutit à un schéma criminel. Ils ne sont dès lors plus fragile psychologiquement, c’est un affre de l’illusion court-termiste que d’énoncer cette assertion. Ils sont bien au contraire fort de leur conviction et de leur position. Ils sont fortement déterminés…

Car il ne faudrait bien évidemment absolument pas occulter ce paramètre. Ici se joue dans une alternative pluridisciplinaire les relations à mettre en scène. La pratique sociologique s’additionne au conditionnement évoluée de la clinique psychologie, sans altercation aucune entre ces pratiques disciplinaires. Les radicalisés pour raisons psychologiques sont très peu nombreux, affirme la jeune sociologue Amélie Myriam Chelly, même s’il est compliqué d’apporter des chiffres. « Il faut bien savoir que nos radicalisés en Occident ne sont pas les mêmes qu’au Moyen-Orient. Ici, ce sont des enfants déçus de la post-modernité qui se radicalisent alors qu’au Moyen-Orient, la radicalisation peut exprimer des aspirations modernes restées inassouvies. »

Le facteur psychologique demeure important. Plus que psychologique, pathologique et conscience en rupture car la radicalisation en territoire pacifié ne peut respecter la même logique que celle en territoire de guerre. La volonté guerrière en territoire de pacification s’inspire des représentations sociales du monde via les canaux de diffusion internationale de l’information.

A) LES MOTIVATIONS PROFONDES

La géographie des conflits impose une définition nouvelle des motivations profondes qui sont à l’origine de l’investissement guerrier. On n’intégre pas les rangs de l’Etat Islamique pour des raisons univoques, des dispostions parallèles, ou d’éléments factoriels objectifs. Pas plus que celles-ci inspirent chez les prétendants une conviction, une détermination et une synergie vivace de développement abouti dans les procédures de l’exercice de la violence. Les motivations sont plastiques et dythirambiques, elles marquent en elles mêmes une myriade de possibilités, allant du curieux-désespéré au convaincu-detérminé. Ce schéma s’intègre aussi invariablement aux territoires dans lesquels elles prennent forme, selon la dimension géographique… et de son état de situation politique et militaire. Un territoire en paix ne fournit pas un bataillon motivé pour les mêmes raisons que les sujets provenant d’un territoire en guerre. La guerre fabrique des sujets déjà enrôlés dans un système d’insécurité permanente. La paix est le point de constitution de la rupture, mesure indispensable pour aboutir à un sujet de rompre et de se constituer nouvellement, dans une sorte de renaissance, à un nouvel établissement de Vie. Moins l’aspiration à la modernité, ou la déception vécue dans la post-modernité, les motivations engagent une poursuite ou bien une rupture…

La réversibilité de la sortie et de l’entrée des sujets dans un domaine cultuel pratique atteste des transformations mentales et des métamorphoses structurelles des individus. En épousant une foi autre que celle d’origine, leur mise en action dans le monde réel concordera avec la rénovation complète de leur axe psychique et émotionnel, comme dans une sorte de renaissance spirituelle. Ils agiront alors différemment, dans une action, une réaction, une suréaction et une surréactivité émotionnelle, épousant pour le besoin de leur cause nouvelle des représentations du monde, parfois diamétralement opposées à celles dont leur obédience antécédente en veille ou en sommeil les enfermait dans un carcan de passivité. La nouvelle épousaille, c’est une nouvelle renaissance, une nouvelle activité, une nouvelle action… La croyance devient mode d’action. La Foi devenant politique… et idéologie.

Un phénomène classique d’acculturation au groupe culturel majoritaire….

Des enfants nés chrétiens dans un milieu où les personnes issues de l’immigration sont majoritaires vont parfois jusqu’à suivre la désespérance et l’extrémisme djihadiste de leurs connaissances. Cela ne signifie pas pour autant que les familles issues de l’immigration restent  traditionnellement musulmanes et échappent ainsi au phénomène de sécularisation. Beaucoup de familles sauvegardent l’islam traditionnel, celui que Gilles Kepel appelle « l’islam des darons », ou alors à l’inverse quittent progressivement les impératifs religieux, tout du moins sur le plan pratique du code moral et des règles d’exercice religieuse. Face à cette évolution-désertion, des jeunes suposseront que leur famille devenue « mécréante » pourra être sauvée en allant au paradis grâce à leur martyre, une façon de réintroduire leur part d’existence religieuse au sein de cette fratrie en perdition… Quand survient la mort d’un proche dans une famille, naît une dimension métaphysique ; ce n’est plus dès lors la promesse de l’au-delà de la mort, mais bien celle qu’en ce bas monde, sa famille reviendra à la religion par la mort. Ou bien celle du retour du religieux familial par le procédé de son aptitude à créer progressivement l’éternelle question de la mort religieuse à travers celle volontariste d’un de ses membres… La mort du martyre géographiquement distant est l’occasion de racheter le salut salvateur d’une famille traditionnelle en perte de croyance… traditionnelle.

B) TOUS DES BORN AGAIN

Selon Olivier Roy, il existerait 60 pour cent  de musulmans de souche et 15 pour cent de musulmans de branche (convertis) dans le nombre de départ vers l’Etat Islamique. Chez les radicalisés issus des classes moyennes, il y a beaucoup plus de convertis (environ deux tiers) que de born-again musulmans (un tiers). Chez les radicalisés issus des classes populaires, il y a un nombre plus effectif de born-again musulmans (environ deux-tiers) que de convertis (représentant environ un tiers).

Les  » musulmans de souche  » et les  » convertis  » sont des catégories médiatiques. C’est l’expression d’une capitulation intellectuelle… dans la mesure où les enjeux sont surexploités dans un ordre des mots usités et galvaudés par le champ politique. L’enrôlement des musulmans de souche dans cet univers de contre-sens s’effectue sur un mode total d’exclusion des principes et des valeurs cardinales de l’Occident. Soit, une reconstruction identitaire contre-religieuse et anti-doctrinale pour laquelle optent les potentielles recrues.

Born-Again est un concept mis en évidence par Olivier Roy. Celui-ci stipule la rupture totale avec un mode de vie antécédent intégré aux codes et aux moeurs émancipatrices occidentales. Le Born-Again, émancipée par deux fois, de sa condition familiale en premier lieu, originairement traiditionnelle, pour accéder à l’offre moderne du mouvement libéral ; et par la suite de sa condition sociale moderne pleinement ancrée dans le flux contingent de la modernité consommatrice, afin d’y réchapper et de réintégrer un groupe fermé anti-traditionnaliste et anti-moderniste à la fois. Il s’engage donc dans une sorte de renaissance individuelle islamique authentique à sortir de la passivité religieuse doctrinale et opte ainsi pour une activité contingente pleinement reliée à un nouveau mode de vie, opérant, opérationnel et opératoire. Le Born-Again, c’est celui qui donne à sa vie le sens de l’action momentanée et immédiate…

Au coeur des pratiques multiples des sujets extrêmisés, les actes de criminalité et de terrorisme s’enracinent dans une rupture radicale avec l’ensemble des pratiques manifestées auparavant. En cela, les sujets radicalisés se retrouvent dans un circuit momentanée de résurgence personnelle, ils deviennent tous autrement-dit des born-again…

La volonté manifeste et flagrante, pulsionnelle et violente du born-again dans sa pleine manifestation du passage à l’acte conduit depuis plus de vingt-ans à la disparition de l’acteur radical et extrême, soit par suicide-kamikaze, ou bien par élimination des forces en présence, les forces de l’ordre. La mort du martyre religieux réalimente donc la question et la pratique religieuse, la situation de l’état du religieux vécu au sein de la famille, chez les musulmans de souche, comme chez les musulmans de branche, dit les convertis. Surtout chez les convertis…

La catégorie de convertis ne revêt pourtant pas une signification précise lorsque nous décidons de l’employer. Elle nous renseigne uniquement sur un paramètre, celui de l’entrée dans une religion dogmatisée par la pratique des sujets. Les convertis proviennent de milieux socio-professionnels et économiques parfois divergents. Les classes moyennes fournissent un contingent de soldats exfiltrés en territoire de guerre dont les sujets provenant de milieux dont l’éducation est une donnée essentielle à l’évolution des agents sociaux ont également bénéficié d’une instruction secondaire et/ou supérieure. Ceux à l’opposé ayant évolué au sein des classes populaires et fournissant un bataillon large de combattants partagent avec les membres de cette couche sociale une identification similaire à l’intégration des codes culturels. Les conversions en zone urbaine périphérique sont accolés à la trajectoire culturelle, et donc en partie religieuse, puisque le religieux est aussi une composante culturelle de l’environnement social ambiant. Le religieux n’ayant pas déserté les milieux défavorisés, en contexte d’absence d’offres idéologiques, celui-ci devient un terrain propice à réactualiser le lien collectif. Vécu sur un mode séculier, et caractéristique identitaire inhérente à l’islam, costumé telle une identité sociale et idéologique par défaut, l’islam demeure présent dans un discours normatif et un registre lexical délimité. Le religieux devient dès lors l’unique mode idéologique de consensus culturel et collectif, celui d’un point de raccord qui poursuit une visée salutaire antant individuel que collectif.

C) LES CONVERTIS : SENS, JUSTICE ET SOLIDARITE

Leurs motivations dans l’action exploratrice et planificatrice de la violence en territoire de guerre relèvent de plusieurs causes factorielles. Elles sont dévolues non pas seulement à leur périmètre de nouvelle pratique religieuse mais tirent bien plutôt leur existence de leur situation socio-économique de classement ou bien de déclassement professionnel, reliée la plupart du temps à une instruction civique et intellectuelle fixant ainsi les fondations de leurs éthiques personnelles dans les relations continument entretenues avec une altérité autre, religieuse et africaine. Leur conversion ou leur reconversion religieuse n’exprime dès lors point leur aptitude du passage de l’entrée dans une violence. Leur perception de la réalité est soumise de prime abord à leur conditionnemement social évolutif selon l’état de la trajectoire de l’individu en question. La conversion est la phase de transition officielle qui exprime au public et aux proches la métamorphose actée de leur révolution mentale. Nous l’aurons parfaitement compris. Les convertis ne sont pas seulement une catégorie religieuse. Ils sont aussi et surtout des individus socialement et économiquement située, questionnant le sens de leur existence, de la justice humaine et de la solidarité nationale.

Trois axes préfigurent ainsi une entrée dans le territoire symbolique de la guerre avant même leur départ vers l’Etat Islamique. Le premier, dans une disponibilité de l’universalisation de la lutte défendue par un discours instruit et cohérent, généralement fourni par les classes moyennes, alors déconnecté des réalités collectives et individuelles que vivent les apprentis djihadistes, c’est la perte de sens à laquelle certains ne se résolvent pas. Ils voient dans l’Etat islamique la bonne voie face à l’échec de la modernité libérale sans… modernité morale. Le second, dans une vision intellectuelle classiste prenant en considération les valeurs de la gauche française, acte par leur volonté l’empathie de l’injustice du défavorisé : un grand nombre de discours posant les populations musulmanes en victimes des injustices et de la colonisation les incite alors à se ranger de leur côté. Enfin, dans un troisième axe, dans une identification alors réelle en relation avec le contexte social des milieux populaires, certains praticiens de la cause vivent dans un milieu défavorisé sans être issus de l’immigration. Education et Instruction faisant défaut, dans la construction narrative de leur discours, ils s’identifient tant et si bien au désarroi de leurs amis musulmans qu’ils finissent par épouser la cause djihadiste.

III – LES BOURGEOISES ET LES BOURGEOIS DU DJIHAD

Les Bourgeoises et les Bourgeois du Djihad sont comme les déclassés moderne, décus issus de la post-modernité. Ils retrouvent dans cette lutte un semblant de justice évacuée par leur classe sociale… 

Les Bourgeois du Djihad. Voilà une dénomination historique, rappelée à l’ordre du jour pour circonscrire ce phénomène de déclassement économique, social et culturel introduit dans un circuit de volontarisme individuel et collectif. Car la bourgeoisie en tant que groupe social appelant une partie de ses membres à l’intervention dans des mouvements sociaux ou politiques n’est pas un acte nouveau et isolé. Elle se glisse dans un schéma historique transversal ; il est lui-même un phénomène transhistorique, traversant des sociétés et des époques bien différentes.

La Bourgeoisie faisant le jeu de l’économique et du politique est un groupe social relativement protégé de la paupérisation croissante des enjeux de société. Et c’est dans cette protection avertie outrageusement transgressée qu’il faudrait y percevoir un acte de démission des règles de son propre rang… par ses propres membres. En sortant des règles préétablies, elle opère une jonction avec ce qu’elle détermine comme les souffres-douleurs de leur propre dogme ; une jonction avec les Damnés de la Terre. Les opérations de ralliement du socle activiste de la lutte interviennent lorsque le délitement du tissu national parasite les idéaux révolutionnaires de justice et d’équité. Les classés s’adressent aux déclassés dans un souci du soi national proposant une alliance de circonstance, entre les intellectuels et les classes paupérisés, entre les forces économiques vives et ce que l’on dénomme les  » sans-grades « .

Les Bourgeois du Djihad ne souffrent pas de la marginalité économique et social au sens premier du terme. Appartenant à une catégorie économico-social relativement protégée, ils pénètrent celle de la catégorie religieuse par inquiétude collective. Un souci de la justice et de l’éthique, une problématique non résolue de la fraternité égalitaire et compassionnelle pleinement inscrite dans une vision de l’équitable et du justiciable. Une Histoire Française.

Parmi les Bourgeois du Djihad, catégorie éparse bien que provenant de milieux socio-culturels assez élevés, les femmes ont un rôle bien différent des hommes. On pourra dire qu’elles assument un rôle qui leur sont assignées, un de ces rôles qui les prédestinent à des tâches spécifiques. Elles jouent une fonction délimitée et parfaitement périmétrée. Les ressorts qui atomisent l’avenir de ces jeunes femmes diffèrent de ceux des hommes. Circonscrire l’activité de ces femmes à des circonstances conjoncturelles liées à un facteur d’appel de leur conjoint, ou plus généralement des hommes, ne suffit pas à expliquer leur attraction. Car si cet volonté d’un ailleurs devient efficace et matérialisée par un départ concret, les raisons qui insufflent l’origine de leurs motivations se situent in vivo dans un territoire historique au sein duquel le symbolique et le culturel se sont croisés  de façon intellectuelle et spirituelle dans des matrices profondément ancrées de l’éducation. Une éducation tournée vers la libération et l’émancipation de la Femme.

La France offre donc cette possibilité d’émergence de la Femme sur la sphère publique. Et si les récentes analysent convergent pour démontrer l’effet du féminisme sur la transformation mentale et idéologique des femmes, elles en appuient également la fortification de la montée de son extrême opposée (l’anti-féminsime) par l’invalidation de son existence (le féminisme). L’Histoire du Féminisme censée être une Histoire Emancipatrice devient dès lors perçue par les partantes en territoire de guerre comme une Histoire de l’Enfermement Stratégique des Femmes. Certaines en ont fait leur crédo, à la mesure de l’avancée de l’extrêmisation et de la radicalisation de l’idéologie féministe. Le féminisme et l’anti-féminisme poursuivent une trajectoire parallèle de radicalisation antinomique. Les deux doctrines idéologiques se répondent l’une l’autre. Les Femmes rejoindraient donc l’Etat Islamique par anti-féminisme occidental viscéral afin de faire contre-poids à une géographie de l’expansion idéologique déterminée, européen et américain.

Qu’est-ce que le féminisme ? D’ou vient-il ? Quel est sa méthode et son procédé ? Quelle est sa visée ? Si nous ne pouvons répondre à ces questions, nous pouvons d’ores et déjà nous rabattre sur des cartes palpables provenant de réalités sociologiques. Mais ses réalités sociologiques ne disent pas grand chose en dehors du socle philosophique qui le sous-tend. Le Féminisme est un concept. Le Féminisne est une création conceptuelle. Le concept est le fruit de l’entendentement, de la faculté critique et rationnelle bénéficiaire au collectif et dont l’individu est tributaire. Savoir que le féminisme en tant que mouvement est issu d’une ontologie conceptuelle nous penche à accueillir le fruit de son mouvement à travers des catégories et des profils-types socio-économiques.

La bourgeoisie ainsi instruite et éduquée, formée et construite sur le plan intellectuel a fabriqué le concept de féminisme. Personne n’en viendrait à douter. Le Féminisme est une création conceptuelle bourgeoise. Et d’aucuns n’affirmeraient le contraire. Le Féminisme penche à analyser la situation de la femme en société à partir d’une position située dans l’espace social. Le champ à partir duquel les féministes pensent le féminisme est celui de l’académie et d’une frange de la population formée au maniement de son outillage conceptuel.

Les Bourgeoises du Djihad incluent donc leur espace social d’origine comme espace de constestation et de revendication face à l’hégémonie de leurs discours, de leurs actes, de leurs actions, et en conséquence de leur pouvoir sur l’ensemble des catégories sociales, économiques et politiques. Jouant en quelque sorte en leur espace propre contre celui-ci, elles affichent par l’insurrection de leur volonté et de leur inscrutation au sein d’un nouveau territoire géographique leur aptitude au déclenchement d’une guerre intellectuelle et symbolique ouverte au coeur de leur monde social. Cela constitue les prémisses affichées d’un volontarisme individuel et collectif à la perpétuation d’une guerre réelle à entreprendre sur le territoire de l’Etat Islamique.

Le mouvement des départs des bourgeoises peut être dès lors interprété comme une transition entre le point d’origine et le point d’arrivée annonçant par l’enclenchement d’un discours anticlassiste l’approche d’une guerre symbolique prévenant ainsi la volonté affirmée d’une transaction de leur discours en acte au coeur d’un territoire élancé dans une guerre réelle, le Territoire de l’Etat Islamique.

Comment dès lors aborder la thématique de La Bourgeoise Djihadiste ? Il faudrait en tous premier point se défaire des catégories classificatoires et prononcer sur un discours audible l’amplitude d’une telle assignation à rôle sociale et économique. Car la bourgeoise djihadiste n’est pas une catégorie classifiable. Elle sort de son envers et se déploie dans une logique de contestation psychosociologique à l’encontre des manufactures de la pensée de son environnement primaire. Elle pénètre un univers d’instabilité identitaire sous la forme d’une lexicologie religieuse. Mais l’apparat religieux et l’accoutrement spirituel ne peuvent être qu’une escarcelle remontée cachant un conflit social habité et tatonné par une logique la subjuguant, celle identitaire qui traverse une large couche de la population de français nouvelle branche. Quitter le prêt à penser social et économique pour habiter un lieu déconcerté et anxiogène relève d’une phénoménologie existentielle.

Dire que la bourgeoise djihadiste ne peut être une catégorie classifiable, c’est en outre avouer la symptomatologie d’un discours maintenant universalisable largement relayé à l’échelle planétaire. Les femmes djihadistes ne proviennent pas de nulle part. Elles ne surgissent pas ex nihilo. Elles proviennent tout au contraire d’un lieu, d’un espace, d’un temps. Elles se métamorphosent sur les décombres d’un discours moralisateur, situé dans une période d’existence. Car si le mouvement féministe a produit une émancipation considérable, elle a en outre et par contre-coup produit une existence discursive intensive, les femmes djihadistes. Oui. Le féminisme contemporain a produit les femmes djihadistes. Un discours en a alimenté un autre. Car les mouvements, aussi opposés soient-ils, sont avant tout des discours relayés et habités par des logiques et une forme propre.

En épousant ce type de discours, les bourgeoises du djihad se positionnent contre un autre. En se rendant dans un territoire de guerre, elles se distancient au moins sur le plan psychologique et symbolique du territoire d’origine. Inscrustant de la sorte ce nouveau territoire des esprits par l’interposition d’un discours interface, leur volonté s’affiche moins dans une tentative explicite de faire guerre que d’une axiologie claire, celle de faire corps avec un contre-discours, dans un angle mort adoptant une contre-culture puisant son élan de naturalité et de vitalité dans une contre-violence.

Les bourgeoises du Djihad s’opposent fermement au féminisme occidental, tel que présenté et pratiqué par ses ferventes partisantes. En épousant une cause provenant d’un ailleurs géographique et historique, les bourgeoises du djihad accélèrent la procédure de démantèlement du féminisme et propulsent dans leur mouvement volontaire de participation à la construction d’un contre-discours son échec avéré (le féminisme). Un retour à un passé traditionnel, l’option devient bien plus que réformiste, elle en est légendaire… Car en affrontant de plein fouet un discours établi qui tend vers le progressisme, elles adoptent une construction discursive préexistant à l’époque de la modernité libérale concernant la femme.

Un passé historique refait surface dans l’élongation de leur discours. La bourgeoise rêve de l’Homme Viril, comme toutes les autres en dépit de leur émancipation individuelle. Les bourgeoises demeurent tout de même des femmes traditionnelles, dotées d’un héritage catholique pour certaines d’entre elles. La bourgeoise djihadiste reconquière l’Homme Viril dans et par le Mariage Traditionnel. La bourgeoise recrée les conditions effectives du passé… dans son projet d’insertion au sein de l’Etat Islamique. Effectivement, moins dans une posture de disqualification de toute tentative d’émancipation et de libération de la femme, elles optent consécrament pour une des formes permissives et limitrophes d’un discours-frontière, jonglant entre l’acceptable et l’insondable, le pensable et l’impensable, l’interdit et le dangereux, celle de la négation d’une certaine forme et d’une certaine pratique de la modernité occidentale inclusive. Une modalité de libération de la femme par l’intremise d’un certain type de discours, le féminisme atrophiant le spectre possible de l’envergure et de la disposition masculine à agir nominalement en société.

Dès lors, elles situent leur position armée dans une posture centrale : une révolte considérée et perçue comme pure et purifiée de tout parasite vénimeux entachant la disposition naturelle des rapports hommes-femmes. Elles s’en vont à la reconquête de la vertu, contre ce qu’elles postulent comme le vice, insularisée dans les quatre mythes dont fait si souvent référence les travaux de Rachid Benzine : 1) le mythe du Califat ;  2) le mythe de la Pureté ; 3) le mythe de l’Unité ; 4) le mythe d’un Nous exclusive, le Nous contre Eux. Un discours centrée sur l’imaginaire de la pureté et de l’unité… avec l’Homme et son projet.

Plus alors qu’une révolte pure, elles engagent notamment leur discours dans une forme de quintessence magnifiant une Revolution Philosophique. Loin de toute tentative d’explicitation argumentée, elles s’offrent le droit de contester un régime pratiquée de la femme par le combat en Territoire de Guerre. Non pas qu’elles désertent le champ philosophique, mais bien plutôt qu’elles pratiquent une philosophie de combat en soutenant de manière pratique et matérielle les djihadistes affiliés à l’Etat Islamique.

Elles partent également pour des raisons qui désarticulent le champ libre de la circulation de la sexualité telle que vécu en Occident. La chercheuse Amélie Myriam Chelly en a établie un panorama aussi large que possible dans ses écrits. Ainsi, elles affirment leur partance pour une destination non plus géographique mais bien historique et anthropologique. A la redécouverte d’une sexualité traditionnelle, en dehors des créations culturelles libertines… et du large éventail proposé par la circonspection de la situation sexuelle actuelle et contemporaine telle que vécu et pratiqué en Occident.

On l’aura compris. Il s’agira moins dès lors d’un discours réfléchie par effet-miroir sur un a priori considéré encore comme non-fécondé, ou bien une réflexion d’une pensée discursive non actée qui rendrait possible son élongation immédiate par sa mise en exercice directe, qu’une seule et véritable spontanéité discursive, une mise en pratique spontanée de leur volonté et de leur intuition.

Les Bourgeoises du Djihad sont à la reconquête d’un idéal perdu par les affres de la modernité. Elles portent en elles la vérité de la nature humaine, d’où le déclassement volontaire pour s’approcher encore plus près des déterminations biologiques féminines… La classe supérieure s’en est détachée par l’instruction et l’éducation, affirment-elles. La vérité se situe non pas dans un horizon élargie et une verticalité immanente mais dans les bas-fonds… d’une société encore stable sur le plan des moeurs, des principes et des traditions. D’où une surprenante mais non moins paradoxale jonction avec le populaire, la populaire, ses règles et ses codes.

« Beaucoup de femmes pro-Daech viennent de la classe moyenne. Pour deux raisons qui tiennent de l’échec du féminisme. 1) Elles pensent que ce dernier a dévirilisé les hommes, qui ne sont plus des piliers sur lesquels se reposer. 2) On apprend toujours aux enfants que l’amour et le mariage pour la vie garantissent le bonheur. Cela aboutit à une forme de hiatus entre cette image idyllique basée sur la durée et une société toujours plus périssable et éphémère. Certaines femmes pallient ce hiatus en se rendant dans un pays où le mariage se fait à vie : l’Etat islamique ! Dans leur esprit, seul le djihadiste est garant de cette stabilité et met sa vie biologique en dessous de ses idées. » Amélie Myriam Chelly.

LES HOMMES ET LA PUISSANCE FAMILIALE PERE-FILS….

Le moteur de l’engagement djihadiste revêt chez certains hommes un certain type d’idéal viril. Il s’agit d’une reconquête largement délaissée d’une profanation qui a travaillé en force l’ensemble souterrain historico-anthropologique de la France. La perte de ceux que certains hommes perçoivent comme une entreprise de dévirilisation générale et dont la source proviendrait inéluctablement d’un discours transmuté en acte par le féminisme contemporain. La chercheuse Amélie Myriam Chelly s’est longuement penchée sur cette mise en situation. Moins l’effet d’une autorité hierarchique inversée que celui d’un vase communicant entre une ancienne puissance déteriorée, ou tout du moins, perçue comme telle (le père en est le représentant) et une nouvelle puissance affirmative en effervescence (le fils en serait le précepteur), les rapports de virilité dans l’engagement combattant se situent dans une phase de réinterprétation symbolique puisant son support dans une perception physique de la réalité familiale. L’idéal viril se positionne dans un noyau nucléaire au sein duquel puissance et impuissance se lient, se relient et se superposent dans une métaphysique pratique à vocation religieuse. Le physique, au sens premier, anatomique, biologique et physiologique se déploit manu militari dans une perspective directement métaphysique.

Certains radicalisés m’ont confié rechercher leur puissance dans l’impuissance de leurs parents. L’idée est de mettre ses parents dans une situation d’impuissance pire que celle dans laquelle ils pensent que leurs parents les ont plongés depuis leur enfance. De même que les parents n’ont jamais compris leurs enfants, ils ne comprennent pas davantage pourquoi leurs enfants sont partis en Syrie. Ce discours revient aussi bien chez les hommes que chez les femmes. Mais chez les hommes, il se manifeste de manière beaucoup plus biologique. Chez les garçons venus d’un milieu immigré, c’est le père qui fait la loi. Mais en même temps, celui-ci a courbé l’échine, travaillant toute sa vie pour servir la France. Aux yeux de ses fils, il a baissé la tête. Plus faible physiquement, le père continue à faire la loi chez lui, ce qui est perçu comme contre-nature par ses fils. Certains garçons vont contester cet ordre des choses en faisant de leur arme le prolongement de leur virilité pour signifier à leur père qu’ils font désormais la loi.

IV – LES CENTRES DE DERADICALISATION

A) PATHOLOGIE

Fin juillet, l‘unique centre de déradicalisation de France, situé à Pontourny (Indre-et-Loire) a annoncé fermer définitivement ses portes D’une capacité d’accueil de vingt-cinq personnes, il n’hébergeait plus aucun pensionnaire depuis février…

Le moteur de l’engagement des hommes et des femmes dans l’idéal de la lutte djihadiste a été esquissé par un début d’analyse. Les hommes approchent dans une circonspection du réel basé sur un idéal de capture et de reconquête de la virilité, une prise sur la réalité beaucoup plus anatomique et biologique. Les femmes éconduisent la lutte batie sur un versant psychologique, beaucoup plus lié à une faculté collective et individuelle de gestion d’une politique émotionnelle de soutien à la lutte armée. Elles sont dans une conquête évertuée de l’Homme Virile, lui même à la reconquête de sa définition première, celle d’un idéal masculin physique : La Virilité.

Nous comprenons dès lors l’entrée dans la violence. Quelles peuvent être les moyens et les méthodes de sortie de la violence ? Si nous y entrons par un moyen, il devrait exister une fenêtre à travers laquelle la sortie puisse devenir effective. Car l’entrée et la sortie de la violence sont les pièces symétriques d’une même mise en coordination.

Les politiques publiques et sécuritaires intérieures ont mise en place des centres de déradicalisation afin d’endiguer le phénomène. Mais ceci pose question pour différentes raisons. Le terme de  » radicalisation  » en lui-même fait défaut. C’est l’expression d’une capitulation intellectuelle, car reprenant en sous-marin des catégories médiatiques et politiques en pleine phase d’expansion sémantique, linguistique et territoriale. Le terme de  » déradicalisation  » par effet miroir encastre la problématique dans un circuit fermé. Puisque le terme de radicalisation est déficitaire en lui-même, le vocable de déradicalisation fait lui aussi pleinement défaut.

Cependant, cette terminologie ne représente pas la totalité du problème. Car l’effort de déradicalisation implique une connaissance des ressorts contingents à la radicalisation. Si plusieurs facteurs interragisent, il est claire que celui de la religiosité prend un effet notable en fonction des profils. Est-il du ressort de La République Française que d’engager des spécialistes des textes religieux dans l’accélération de la procédure de désamorçage du phénomène dit de radicalisation ? Sempiternelle question au vu et au su des débats contemporains qui traversent l’ensemble de l’appareil politico-médiatique contemporain.

Ensuite la dénomination de centre pose effectivement un problème d’agencement conceptuel. Le centre recueil et met à disposition des structures. Cependant elle ne dispense pas de méthodologie particulière dans l’approfondissement des restructurations mentales et sociologiques.

Car les radicalisations sont aussi diverses les unes que les autres. L’Echec patent, c’est de rassembler dans une même structure des individus qui partagent une perception de la vie mortifère. Ce qui provoquerait un effet d’aggravation pathologique et de massification collective de cette tendance. L’interposition de personnes cadres sans l’adoption d’un contre-discours basé sur une connaissance pluridisplinaire théologique et médicale ne permet pas un travail souterrain de déradicalisation. Les sujets ne sont pas radicalisés. Ils sont acquis à une prise sur la vie qui est une question liée à la mort. Nihilistes comme diraient Olivier Roy. En fait, ils naviguent dans une conscience parallèle distordue au sein d’une réalité connexe infra-civile, supra-irrationnelle. Un centre de déradicalisation supposerait une méthode ouverte palliant le pathos en logos, la déraison et la folie en raison et normalisation. Or, ces catégories ne sont plus opérantes dans leurs structure mentales. Les déradicaliser, c’est littéralement les arracher à leur conscience dissolue. L’idée même de centre est un non-sens. Rassembler des consciences pathologiques dans un même endroit, c’est l’objet même de la psychiatrie… !

La chercheuse Amélie Myriam Chelly a dressé un tableau synthétique des principales problématiques rencontrées à l’orée des propositions de centre de déradicalisation.

Ce centre n’a jamais hébergé de véritables pensionnaires. Il fonctionnait sur la base du volontariat, si bien que moins d’une dizaine de personnes ont été prises en charge sans aller au bout de ce « traitement ». Mais l’idée-même d’un centre de déradicalisation me paraît être un non-sens.

D’une part, parce que les radicalisations sont toutes différentes les unes des autres, ce qui condamne à l’inefficacité l’application d’une méthode unique à un ensemble de personnes acquises à l’idéologie djihadiste pour des raisons différentes.

D’autre part, le projet du centre était de mettre ensemble des personnes qui ont la même idéologie avec l’idée qu’ils s’en défassent. Or, il est complètement irréaliste de rassembler des individus atteints de la même pathologie psychologique pour faire en sorte qu’ils oublient les mécanismes inhérents à cette pathologie.

B) IDEOLOGIE

Mais la radicalisation djihadiste n’est pas un mal psychiatrique. Il s’agit d’une idéologie qu’on ne saurait traiter par des moyens cliniques !… 

Bien évidemment, le mal psychiatrique et les moyens cliniques mis à disposition pour endiguer le phénonème de cette idéologie ne sont pas les seules causes du déclenchement des actes et de la consolidation de cette même idéologie. Il existe une multitude de facteurs au principe de la fermentation idéologique.

La décomposition globale du système idéologique français semble constituer un axe fondamental. Les rapports de choc civilisationnel entre l’Orient et L’Occident sont générateurs de conflits et de mise en tension entre des blocs culturels. L’interprétation des textes religieux dans une version radicale et extrême de la violence économique, sociale, politique et idéologique est une incantation internationale à la mesure d’une conflagration mondiale destructurant des pans entiers du monde musulman et islamique. Cette donnée n’est pas substituable. Elle est un fer de lance rendant possible l’évènement majeur de l’éclosion du mouvement idéologique du djihadisme contemporain. La chercheuse Amélie Myriam Chelly observe toutefois l’ouverture à des paramètres pathologiques largement individualisés. Elles rendent possible le passage à l’acte violent.

À Pontourny, l’idée n’était pas d’infliger un traitement sur le modèle de la pathologie. Ceci dit, un certain nombre de personnes sont mues par des ressorts violents qui présentent des traits similaires aux actes radicalisés. Ces individus sont atteints de pathologies psychologiques auxquelles ils donnent du sens via le radicalisme islamiste. Un tel raisonnement consiste à dire : « J’ai une pulsion meurtrière, j’ai des envies violentes mais une idéologie fait en sorte de les rendre bonnes. »

C) REMEDES

Autrement dit, sécularisation et djihad peuvent faire bon ménage. Dans un contexte aussi complexe, que peut faire l’Etat pour déradicaliser les candidats au djihad ?…

L’Etat devrait pouvoir agir sur ses propres pratiques. Requérir l’Etat pour demander à déradicaliser de jeunes recrues est un non-sens. L’Etat est au principe des départs volontaires. Il a mis en place des politiques économiques structurelles de démantèlement des services publics qui a ainsi entrainé une montée en puissance du chômage de masse. Lequel a agit sur une décomposition idéologique et un repli sur soi, l’entre soi communautaire et religieux. L’Etat s’est désinvestie de ses services d’informations depuis 2007 en évacuant de la police nationale les renseignements généraux. Ceux-là même qui enregistraient et mesuraient la montée progressive du discours extrême et radical. L’Etat en adoptant une politique extérieure et étrangère hostile au monde islamique et en Orient plus précisément avec le soutien militaire aux Etats-Unis a entrainé par répercussion le terrorisme internationale de l’Etat Islamique au sein du territoire national français. L’Etat ne peut donc maintenir une posture englobante de déradicalisation. Celui-ci a entretenu dans les mailles de ses décisions la circulation de rapports de pouvoirs qu’elle a monopolisé sous une forme de puissance autoritaire, sans résistance possible de contre-pouvoirs démocratiques. Déradicaliser les candidats au djihad ne peut se concevoir comme une problématique afférant à une pratique d’Etat. Elle devrait pouvoir s’accomplir en dehors des structures nationales de gestion publique et territoriale, dans des lieux de micro-pouvoirs infra-institutionnels.

L’Etat ne peut rien sur le court-terme. Sur le long-terme, l’Etat pourrait réinvestir le terrain de la lutte économique contre les dégâts causés par la hausse du chômage. Les répercussions sur les laissés pour compte de la machine économique sont désastreuses. Une nouvelle doctrine liée à la compréhension des textes scripturaires se doit d’émerger, rendue légitime par les instances majoritaires de décisions religieuses. L’Etat devrait appuyer cette nouvelle renaissance doctrinale.

La prévention peut constituer un remède, par exemple en donnant aux désenchantés du djihad.

Il faudrait faire éventuellement du cas par cas, éventuellement avoir un principe de tutelle ou alors des groupes avec plusieurs radicalisés avec à chaque fois des entretiens individualisés.

Ayons en tête que ces dernières années, les sympathisants de l’Etat islamique sont entrés dans un processus en plusieurs étapes :

Intéressés par cette idéologie, ils ont le cerveau lobotomisé et essaient de se rendre sur le territoire de Daech.

Les médias prétendent que ce qui se passe là-bas est barbare mais tout ce que nous explique les médias est faux. C’est la théorie du complot.

Même s’ils donnent en partie raison à l’idéologie djihadiste, certains sont choqués par les exactions de Daech. Cela a entrainé une crise des vocations.

On a longtemps cherché en vain la méthode miracle de déradicalisation. C’est une erreur en raison de la multiplicité des discours et des trajectoires.

 » Je suis très pessimiste s’agissant des très jeunes qui ont grandi dans un milieu reclus, par exemple salafiste….  » Amélie Myriam Chelly.

D) SALAFISME ET DJIHADISME

 » Je suis très pessimiste s’agissant des très jeunes qui ont grandi dans un milieu reclus, par exemple salafiste….  » Amélie Myriam Chelly.

Le salafisme serait-il l’antichambre du djihad ?…

Il n’est pas certain que le salafisme soit devenu l’antichambre du Djihad. Mais les raisons impliquant la prononciation d’un discours reclus sur lui-même se croisent parfois avec celles que postulent les discours violents de rejet par les armes de la domination hégémonique du monde occidental.

Salafiste n’est pas forcément synonyme de djihadiste. Dans le conflit israélo- palestinien, un djihadiste ira prendre les armes tandis que pour un salafiste, le bon musulman doit pratiquer la hijra : quitter la Palestine et vivre son islam ailleurs.

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