Le pouvoir au nom de Dieu – témoignage chrétien

©Pascal Béliard

 Ériger la religion en norme, gouverner selon la volonté de Dieu, voilà les principes fondateurs des théocraties. En revendiquant l’autorité divine, les gouvernants estiment devoir échapper à toute critique. Ils ne sont pourtant les artisans que d’une seule interprétation de la religion, parmi tant d’autres possibles. Interprétations dont on retrouve également les traces dans les régimes démocratiques.

Par Cécile Andrzejewski

« Vox populi, vox dei », dit-on en latin. Ainsi, la voix du peuple serait la voix de Dieu. Est-ce à dire que le seul régime valable serait, finalement, la théocratie ? Forgé au premier siècle de notre ère par Flavius Josèphe, historien juif passé au service des Romains, le mot théocratie définit le fait que le pouvoir politique soit celui de Dieu et de Lui seul. « Il entendait par là le régime de l’ancien Israël, ou le pouvoir n’appartenait ni à un roi, ni à une élite, ni non plus au peuple, mais bien à Dieu seul, tel qu’il dictait Sa volonté à travers la Loi de Moise. “Théocratie” n’avait alors aucune nuance péjorative, bien au contraire : il s’agissait pour Flavius Josèphe du régime idéal », situe Rémi Brague, professeur émérite de philosophie arabe et médiévale.

L’interprétation du mot a aujourd’hui évolué et il est entendu désormais que la théocratie ne constitue pas le pouvoir de Dieu, mais celui des hommes qui se prétendent ses représentants, le clergé. « La question étant évidemment de savoir de quel droit ces gens prétendent décider au nom de Dieu… En ce sens-là, toute tentative de théocratie sera des plus suspectes. Ou plutôt, elle le serait, car ce genre de régime n’a peut-être jamais existé à l’état pur », poursuit Rémi Brague. La sociologue et spécialiste de l’islam politique Amélie Myriam Chelly va plus loin en qualifiant la théocratie de « prétention ». « Il n’y a pas de vraie théocratie, car cela signifierait que Dieu lui-même gouverne, précise-t-elle. La théocratie érige les concepts politiques et juridiques, déjà présents dans la religion, en normes et institutions régissant une société. Or, pour que cela soit applicable, il faut obligatoirement passer par une interprétation de la religion. » D’après la chercheuse, deux écoles s’affrontent alors. Dans la première, la religion, idéologisée, est mise au service d’une lecture de ce qu’elle a d’applicable à une population. Dès lors, il s’agit d’une dénaturation. Pour l’autre école, « plus pertinente », la théocratie n’est qu’une des lectures possibles de la  religion, érigée en norme, au détriment de toutes les autres interprétations. Contrairement à la démocratie, dans le cadre de laquelle le peuple participe aux décisions de manière directe ou indirecte, la théocratie constitue « une forme d’oligarchie dans laquelle le critère de sélection de la classe dirigeante n’est ni la naissance, ni la fortune, comme dans les aristocraties ou les ploutocraties, mais l’appartenance à un clergé, qui tentera de légitimer son pouvoir de diverses façons » , explique Rémi Brague. Or, « se présenter comme ne faisant qu’obéir aux ordres de Dieu, c’est revendiquer une autorité si haute qu’on ne peut en concevoir aucune qui en relativiserait la souveraineté » , poursuit-il. C’est en fin de compte politiquement habile, puisque « s’élever contre une théocratie, ce serait s’attaquer directement à Dieu » . « Il faut utiliser avec prudence la notion de religion » , met pourtant en garde le professeur émérite. Pour lui, tout dépend de la façon dont nous concevons la religion. Il est impossible de prétendre à un pouvoir en son nom quand elle n’est perçue que comme la foi et le culte. En revanche, « si elle consiste à obéir à des règles de comportement, alors la théocratie n’est pas la perversion de cette religion, mais au contraire son accomplissement parfait » .

 

Rendre idéologique la religion

Peut-on alors réellement gouverner selon la volonté de Dieu ? « Ici, ça ne veut pas dire grand-chose, mais, dans les pays orientaux, excepté dans les grandes villes, tout le monde se dit profondément religieux » , rappelle Amélie Myriam Chelly. Un imam peut représenter un contre-pouvoir en prenant une fatwa contre une mesure politique. Ainsi, en Iran, lorsque le Shah cède le marché du tabac aux Anglais, un imam puissant décrète que fumer est haram  – illicite dans la religion musulmane. Tout le monde cesse alors de fumer et le marché s’effondre. Tant pis pour les businessmen anglais. C’est d’ailleurs au pays du Shah que naît une des théocraties les plus stables du monde : la République islamique d’Iran. Ce pays est la seule théocratie reconnue et proclamée comme telle (si l’on excepte le cas très particulier du minuscule État du Vatican). L’Arabie saoudite, que d’aucuns assimilent à un régime théocratique est, avant tout, une monarchie. « En Iran, le pouvoir a établi une lecture de l’islam chiite comme lecture authentique , explique Amélie Myriam Chelly, spécialiste du pays. Pour pérenniser le régime, il faut rendre idéologique cette lecture de l’islam. » D’après elle, l’établissement d’une théocratie passe d’abord par la désacralisation d’un élément religieux, qui sera ensuite politisé. Une fois que cet élément est devenu politique, il est re-sacralisé. « Je vais prendre un exemple : la figure du martyr. Dans le chiisme, la figure du martyr c’est le troisième imam, Hussein. Il s’est battu à Kerbala en sachant très bien qu’il allait perdre, puisqu’il n’avait avec lui que soixante-douze hommes contre des  milliers de soldats. Un martyr a quelque chose de divin : il sait qu’il va mourir. À la veille de la révolution islamique, en 1979, beaucoup de penseurs ont répété aux gens : “Vous devez tous signer votre mort comme l’imam Hussein”. C’est une idéologisation d’éléments traditionnellement religieux. »

 

Le religieux des sociétés sécularisées

En 1979, à la naissance de la République islamique d’Iran, le guide suprême a tous les pouvoirs et constitue la pierre angulaire du système, lui-même très fermé. Dix ans plus tard,  « les choses changent avec la mort de l’ayatollah Khomeini, la chute du bloc soviétique et la fin de la guerre Iran-Iraq ; un certain nombre de personnes ont rapidement déchanté en ce qui concernait l’idéal théocratique », résume Amélie Myriam Chelly. En 2009 émerge une volonté de société civile. Le régime quitte l’idéal pour entrer dans le pragmatisme.  « On assiste à une ouverture. On va vivre un changement comme en Chine, qui n’a plus de communiste que le nom. Pour une théocratie, soit l’évolution est un échec, soit elle s’institutionnalise, en se normalisant avec le temps. Là, l’Iran reste le pays le plus stable de la région. » Plus près de nous, les démocraties occidentales conservent, malgré leur sécularisation, des fondements religieux. Ainsi les techniques modernes de choix des responsables par élection ont-elles été forgées au Moyen Âge dans les ordres religieux : les moines choisissaient leur abbé par un vote majoritaire. « Nos démocraties sont fondées sur le principe selon lequel chaque adulte a droit à une voix, quels que soient son sexe, sa condition, ses talents, etc. Cela suppose qu’il existe un point de vue à partir duquel toute personne a une dignité et une valeur égale, souligne Rémi Brague . Ce point de vue est nécessairement extérieur à la société, puisqu’il ne peut être que celui de Dieu. De plus, l’autorité souveraine, c’est-à-dire sans appel, qui peut décider du bien et du mal, est chez nous celle de la conscience, la voix de Dieu selon saint Augustin, celle que Rousseau appelait encore un “instinct divin”. » Paradoxalement, démocratie et théocratie opposeraient deux façons pour Dieu d’exercer son pouvoir absolu : par l’intermédiaire de la conscience, ou par celui de textes passant pour révélés et nous dictant ce que nous avons à faire.

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