Saïda Keller-Messahli: «Dans les mosquées en Suisse, on fait de la politique»

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17 juillet 2018

Saïda Keller-Messahli, musulmane laïque et présidente du Forum pour un islam progressiste, prend la parole sur une évolution qui l’inquiète: la radicalisation qui gangrène les mosquées suisses.

Entre méfiance et angélisme, les réactions face à l’islam sont souvent émotionnelles. Saïda Keller-Messahli, présidente du Forum pour un islam progressiste, a mené l’enquête. Et lève le voile sur les coulisses des mosquées en Suisse en publiant un livre* documenté et éclairant. (Photo: Michael Sieber)
Temps de lecture 9 minutes

Saïda Keller-Messahli, votre livre* dresse un tableau alarmiste de l’islam en Suisse. Qu’est-ce qui vous inquiète tellement?

Je n’ai rien contre les mosquées, qu’elles soient turques, bosniaques, somaliennes ou autres, mais le droit que l’on cède à l’islam organisé est très souvent abusé. Pourquoi? Parce qu’on y entend des discours liberticides, misogynes et anti-démocratiques, bref il s’agit majoritairement d’un islam à accent et but politiques. Pour moi, ça n’a rien à faire avec la spiritualité. Une mosquée devrait être un endroit de calme, propice au recueillement et à la concentration. Or, dans les mosquées en Suisse, on fait de la politique: des députés du Kosovo viennent ici et se rendent dans toutes les mosquées albanaises pour faire de la propagande pour un parti salafiste au Kosovo. Avant qu’ Erdogan ne soit élu, j’ai aussi vu de la propagande pour lui dans plusieurs mosquées turques en Suisse alémanique. C’est un abus! Ce genre de discours n’a rien à faire dans un lieu destiné à offrir un moment de paix aux visiteurs. C’est même alarmant et c’est pour cette raison que j’ai décidé d’écrire ce livre pour expliquer les structures derrière les mosquées.

Il n’y a pas eu d’attentat en Suisse pourtant…

Touchons du bois, mais il y en a eu plusieurs dans des pays voisins, en France, en Belgique, en Hollande, qui ont pu être évités. Même s’il n’y a pas eu d’attentat en Suisse, il est important de savoir quelle sorte de discours on propose aux gens qui entrent dans les mosquées. Souvent, c’est un discours qui va à l’encontre de toute intégration sociale, qui encourage les musulmans à rester entre eux. Cette façon de penser est déjà un grand danger, parce que c’est comme ça que naît et se développe le cerveau d’un futur terroriste: il commence à voir le monde en bien et en mal, à penser que la société non musulmane est sur le mauvais chemin devant Dieu. Cet état d’esprit l’éloigne et le sépare intérieurement de la société dans laquelle il vit. Et c’est là qu’il va puiser la force pour commettre des actes violents.

En quoi ce pays est-il, comme vous le dites, une plaque tournante de l’islamisme?

La Suisse, ce tout petit pays au milieu de l’Europe, a trois cents mosquées ou centres islamiques… Par rapport à la population, c’est plus que la Belgique. Or, la situation en Belgique est une catastrophe. À ce point que les responsables politiques ont eu le courage de résilier le contrat de bail des Saoudiens dans une grande mosquée de Bruxelles… Ce qu’on ignore souvent, c’est qu’il y a des relations étroites entre les mosquées de Suisse et de l’étranger. Mais cela se fait à l’insu du public. Les associations de mosquées tiennent un double discours: elles se disent pour la tolérance, l’intégration, le dialogue interreligieux, mais sur leur financement, on n’a jamais une réponse claire et honnête. La plupart des imams prétendent que l’argent provient des cotisations des membres, mais il n’y a aucune transparence. Ce qui crée un malaise et une méfiance dans la population occidentale, à juste titre.

Le titre d’imam n’est pas un titre protégé. En arabe, cela veut simplement dire «devant»

Saïda Keller-Messahli

La ligue islamique mondiale a-t-elle vraiment un projet de «colonisation missionnaire et terroriste»?

Oui, elle a cette ambition missionnaire et son islam rigoureux terrorise bien des populations entières. Les gens qui la représentent sont sûrs et certains qu’ils arriveront à ce but, occuper le terrain et changer les règles du jeu, d’une manière très diplomatique et très gentille, en utilisant les outils de la démocratie. Démocratie qu’ils méprisent par ailleurs. Si on n’élève pas la voix pour dire que ce n’est pas notre programme à nous, ils vont continuer à œuvrer dans ce sens. Et si nous, on se laisse faire, on aura un problème dans vingt ou trente ans. Ce sont déjà des milliers d’enfants qui sont sous l’influence des écoles coraniques, où on leur impose une certaine image de l’homme et de la femme. Quand vous voyez des petites filles de 3 ans porter le foulard à double couche, en Argovie ou ailleurs, c’est un programme clairement politique. Ça leur fait croire que la petite fille ou la jeune fille qui ne couvre pas ses cheveux est une mauvaise femme. Ce sont des images très subtiles que l’on distille dans la tête des enfants, qui n’ont pas encore de sens critique. Et c’est générateur de problèmes sociaux, parce que ces enfants ne vont pas vouloir s’intégrer plus tard. Ce sera difficile pour eux de sortir de cette manière de penser.

Quel rôle jouent les imams dans cette configuration?

L’imam, pour beaucoup de personnes un peu simples d’esprit, fait figure d’autorité. Mais le titre d’imam n’est pas un titre protégé. En arabe, cela veut simplement dire «devant». Ce n’est pas comme un pasteur qui a fait des études de théologie et qui doit avoir servi. En Suisse, les imams des septante mosquées turques sont payés par Ankara. Ils ont un statut de fonctionnaires d’État de la Turquie. Ils n’ont même pas la liberté d’écrire ce qu’ils disent, puisque le prêche du vendredi leur est dicté par Ankara. C’est une dépendance totale, financière, administrative, intellectuelle et morale. Mais c’est inacceptable! Ces imams que l’on prend pour interlocuteurs, pour parler au nom des 400 000 musulmans de Suisse, ne représentent pas la majorité d’entre eux. Près de 90% des musulmans ne vont pas à la mosquée…

Les autorités suisses sont-elles trop naïves?

Oui, et je reproche aux autorités politiques de choisir leurs interlocuteurs en fonction de leur organisation et non de leur contexte idéologique. Or, celui-ci véhicule des valeurs souvent fascistes, islamistes, opposées à la démocratie. Le Parti socialiste est pris dans un dilemme idéologique. Jacqueline Fehr, ancienne conseillère nationale, parlait de reconnaître la communauté bosniaque, parce que modérée. Mais c’est d’une grande naïveté! Il y a trente ans, la Yougoslavie avait effectivement un islam modéré. Mais tout a changé avec la guerre, l’arrivée des Saoudiens, des Turcs et des Qataris. Aujourd’hui, à cause des prédicateurs formés en Arabie saoudite, le Kosovo a le taux de djihadistes le plus élevé en Europe.

Faut-il reconnaître l’islam comme une communauté religieuse?

Non, parce que reconnaître l’islam signifie reconnaître les associations de mosquées. Or, celles-ci sont un paquet opaque. Il faut d’abord un débat critique, sans privilèges, un débat ouvert et que ces associations deviennent plus transparentes et plus démocratiques. Par ailleurs, la Constitution suisse garantit déjà les droits nécessaires à tous pour vivre ici. C’est ça notre dénominateur commun, on n’a pas besoin de reconnaissances spéciales. Les associations de mosquées souhaitent cette reconnaissance pour des raisons financières et de valorisation de leur position. Elles auront ensuite le droit de demander des impôts, de savoir qui est musulman et de quelle façon, de déléguer ses membres en tant qu’aumôniers, etc.

Un islam compatible avec la démocratie, est-ce possible?

C’est seulement possible si l’islam n’est pas politique. Dès qu’il formule une volonté de s’imposer, dès qu’il dicte à chacun comment il doit vivre, ce n’est pas compatible avec la démocratie. La grande majorité des musulmans de Suisse ont un islam non politique. Ces gens sont entre autres dans notre Forum: ils croient, prient, jeûnent, mais ne le montrent jamais. Ce sont des femmes qui ne portent pas de foulard, parce qu’elles ne veulent pas se démarquer de la société. La religion fait partie de leur vie privée.

Croyez-vous au multiculturalisme?

Oui, je crois que c’est tout à fait possible que différentes cultures et religions cohabitent. L’histoire nous l’a montré. Si on considère la Syrie, c’est un pays constitué de plusieurs ethnies et religions différentes, qui ont longtemps vécu en paix. Au Maroc, en Tunisie ou en Égypte, c’est pareil. Mais le multiculturalisme devient une idéologie naïve quand il n’y a plus d’accord sur des valeurs communes. Les problèmes commencent quand un groupe veut se démarquer des autres et demande des droits qui ne sont pas prévus dans un contexte démocratique. Cela dit, je reste optimiste, parce que la Suisse a une vraie culture du débat et du dialogue. Ce qui est très précieux.

Quelles adaptations un État laïque doit-il concéder à l’islam?

Aucune. Par contre il faudrait régler la question de certains jardins d’enfants clandestins dans les mosquées. De même, les écoles coraniques, où l’on apprend des choses contraires au principe d’égalité homme-femme, sont-elles légales, juridiquement parlant? Je trouve inacceptable d’accorder des dispenses de piscine. Parce qu’il y a, derrière cette demande, l’éternelle volonté de séparer les filles et les garçons. Mais laissons-les jouer ensemble, ou leur relation sera toujours problématique. Certaines bases démocratiques doivent être respectées.

Le foulard, aujourd’hui, est devenu une expression politique

Saïda Keller-Messahli

Donc au nom de l’égalité, pas de burqa-niqab-foulard…

Je suis très ferme sur cette question. Dans tout le Coran, vous ne trouverez jamais le mot «cheveu». C’est une interprétation des hommes qui veulent que la femme mette un foulard sur sa tête. Le seul endroit dans le texte où il est question d’une écharpe, c’est pour la poitrine. Le foulard, aujourd’hui, est devenu une expression politique, je le vois même en Tunisie quand j’y retourne. Celles qui portent le voile passent pour des saintes et les autres sont vues comme des prostituées. De même je suis opposée aux salles de prière dans les écoles. Imaginez des évangélistes qui viendraient dans les classes… L’école publique, c’est pour tout le monde, indépendamment des appartenances religieuses. C’est là que l’enfant peut apprendre l’intégration sociale. Il ne faut pas accepter qu’une minorité religieuse vienne entraver ce principe fondamental. Sinon il faut donner une salle aux musulmans, une autre aux juifs, une autre aux chrétiens orthodoxes…

Vous tenez des positions qui vous rapprochent de l’UDC. Gênant?

Non. Moi, je ne suis d’aucun parti. Dans ma famille, du côté de mon mari, ils étaient tous socialistes, son grand-père était même conseiller fédéral socialiste. Moi je n’ai jamais été dans un parti, car je ne crois pas à cette militarisation idéologique. Je crois à la liberté de pensée. Parfois l’UDC est dans le vrai. Peut-être sa motivation et ses arguments ne sont pas les mêmes que les miens, mais dans le fond, elle a parfois raison de mettre le doigt sur quelque chose qui ne va pas. C’est à la gauche de résoudre ensuite le problème, sinon c’est la droite qui va s’en occuper.

Où trouvez-vous le courage de parler à contre-courant?

C’est ma nature, je suis comme ça. Quand je vois des choses qui ne vont pas, je veux le dire. Notre mosquée libérale à Berlin, que j’ai co-fondée, est l’objet d’une fatwa,et mon amie Seyran Ates vit sous protection policière. Mais j’ai appris qu’il vaut mieux vivre sans peur. La peur peut être très négative, elle empêche d’avancer et d’être productif. À un certain moment, je me suis dit que même s’il y a des plaintes contre moi (Abu Ramadan, imam de Bienne, a déposé une plainte contre Saïda Keller-Messahli, de même la mosquée albanaise de Regensdorf à Zurich, ndlr.), tant pis! Je continue à faire mon travail, parce que je suis persuadée que c’est un travail important, même s’il me coûte beaucoup de force et de temps. Instinctivement, j’oublie la peur. Je veux que mon chemin soit, malgré tout, léger et clair. Ceux qui sont pleins de haine, c’est leur problème.

Saïda Keller-Messahli veut vivre sans peur et continuer à faire son travail, malgré les pressions.

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